N'oublie pas d'arroser l'olivier

17 mai 2012

Revoir Damas et sourire

« L’homme ne meurt pas en une seule fois. Chaque fois qu’un proche, un ami, une connaissance à lui meurt, la place que ce proche ou cet ami occupait meurt dans l'âme de cet homme. Avec le temps, avec les morts qui se succèdent, il meurt en nous de plus en plus d’endroits. Moi, je porte en moi un grand cimetière. » Moustafa Khalifé

Je me souviens il y a quelques années en arrière. C’était avant que je ne devienne une citoyenne Suisse respectée. A la croix blanche sur fond rouge. C’était lorsque je n’étais qu’une libyenne au passeport vert pomme flambant terroriste. Etiquetée à toutes les frontières. Tamponnée. Humiliée. Honteuse de représenter un pays qui n’était plus le mien. Réfugiée. Dans le luxe, l’opulence et la richesse d’un Occident indifférent. Fébrile, j’essayais d’expliquer à mes camarades d’Université leur chance d’être nés ailleurs. Dans cet autre part sans arbitraire. Avec des droits. Des libertés. Exaltée. Passionnée. Enflammée. Je ne comprenais pas leur passivité. Ni leur manque de motivation. Se réveiller le matin sous un ciel turquoise. Avoir dormi d’un sommeil paisible. Sans tumeur au ventre. Pas d’insomnie pour cause de tirs nocturnes improvisés et mystérieux. Ne se poser aucune question sur le ravitaillement des supermarchés. Ne recevoir aucune bombe sur la tête sans l’avoir demandé. Aucune peur à chaque orage éclaté. Vivre avec cette amie paranoïaque et incrustée. S’énerver devant chaque douanier zélé. Garder la tête haute en claquant la porte des ambassades fière et élégante. J’admirais leur montée machinale dans un carrosse acheté à crédit et abrité sous un toit qui a nécessité une demande d’autorisation de construire. Cette même couverture tellement grande et élaborée qu’elle pourrait accueillir au moins trois ou quatre familles de réfugiés. Une cave blindée et débordante de victuailles en cas d’attaque atomique soudaine. Situations absurdes. Souvent incompréhensibles. Et de l’autre côté. La mer. Le désert. Les promenades à dos de chameau. Le narguilé. Les mezzés. Le couscous. Les vacances. La Libye. Le Liban. C’est la sauce tomate amalgamée. La dictature. La guerre. Même combat. C’est par là-bas. Légèrement éloigné. Ces voisins dissipés. Enfants immatures à la recherche d’une reconnaissance perdue et aveugle. Ils violent. Ils torturent. Ils tuent. Silence d’une mort qui ne parlera plus. J’étais donc libyenne pour ma première fois à Damas. Un taxi pris à Beyrouth. En route pour l’aventure. Chtaura. La Békaa. La pause. Les man’ouché savourés. L’attente au poste frontière. Nos rires avec nos amis libanais. Le formulaire en arabe que je n’arrive pas à remplir. L’amie venue à mon secours. Troublée. Emue. Similitudes effroyables. Le sourire aérien du douanier syrien. Mon rictus tremblant. Je suis à bonne école. Quarante deux ans de dictature font fleurir des Parkinson involontaires. On ne sait jamais. Même si on n’a rien à se reprocher il y a toujours des poux entêtés. Des punaises plantées dans nos cœurs alertés.Bienvenue ma sœur libyenne. Je suis scotchée. Etonnée. Parias en sièges éjectables à vie. Méfiante. Non. Tout est normal. Une ville arabe. La vie grouillante et bavarde. Les souks. Effluves de mille et une nuits. Les cafés. La fumée de pomme échappée d’une pipe frémissante. L’esplanade de la mosquée des Ommeyades. Ombres grises féminines forcées à se déguiser pour pénétrer dans ses entrailles. Résistance sous influence féministe. Je cède par amour. Architecture quand tu nous emprisonnes. Dans ta lumière. Ta beauté altière. Vides d’un espace digne. Aux âmes enterrées là. Silences d’une divinité assoupie. Anesthésiées par la torpeur d’un soir d’été. Revoir Damas. Un autre jour. Peut-être ou jamais. Comme la détresse invitée insolente dans les rues de Beyrouth.

 

 

 

 

 

 

 

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15 mai 2012

Ils sont là...

A mon amie Josiane la libanaise exilée dans cette Suisse presque sans faute…

Si proches. Seuls. A quatre sur ce rocher. A l’ombre du pin. Je les vois. Ils sont là. Ils discutent. Je suis curieuse. Oreilles dressées, j’essaye de capter quelques bribes imperceptibles. C’est la faute au vent capricieux. Il empêche les âmes perdues et amoureuses de se rencontrer. Parfois des regards croisés. Furtifs. Volés. Dérobés sur une route où ils ne font que passer. Passants du désespoir. Nomades chassés. Locataires de poubelles abandonnées. Assis sur les fantômes des maisons inachevées. Errants. Volatiles. Sans l’avoir choisi. Destins effarés. Terrifiés. Echappés. Un feu de bois. Une marmite. Ce n’est pas un pique-nique improvisé. C’est une cuisine en cavale. Violée. Eventrée. Effrayée. Instinct de survie dans une jungle tragique. Un enfant de quelques mois s’amuse. Il attend. Une dame emmitouflée le surveille. Ils n’ont plus rien. Ou presque. Débris d’une dignité bafouée. Eclatée. Explosée. Des miroirs de vie brisée. Citoyens d’une terre qu’ils n’ont pas choisie. Ils se cachent. Sur des chantiers. Abris improbables. Linge dansant sur un fil électrique suspendu. En attente. Combien faudra t-il encore de morts et d’orphelins ? Sommes-nous si misérables dans notre détresse nous les arabes ? A quelques kilomètres de là, Beyrouth la belle s’amuse. Zaitunay Bay, l’insolente flirte avec les rafiots aux chiffres indécents. Alignés les uns à côté des autres. Soldats sages et dociles bétonnés à quai. Séance de bronzage intensive. L’été se prépare. La musique s’échappe bruyante et assourdissante. Elle anesthésie les cerveaux et apaise les esprits tourmentés. Les mémoires aussi. Vivre. Courir après ce temps perdu. A l’enfance escroquée. Je pense à mon amie Josiane. Exilée en Suisse. A sa vie. Une libanaise. Comme des milliers. La guerre. Elle ne sait pas si un jour elle l’aimera à nouveau ce pays. Elle gardera comme souvenir l’Arabe. Cette langue difficile et honteuse oubliée sur un quai de gare. Elle le parlera à ses petits nés en terre Helvétique. Ils lui répondront en français. Josiane humble et digne. Il n’y avait pas de téléphone portable au Liban des années de malheur. Celui qui partait le matin laissait derrière lui des cœurs inquiets. Elle me raconte son Liban à elle. Celui des familles éduquées. La douceur de vivre. L’insouciance. La vie. L’espoir. Le ciel bleu. Les arbres en fleurs. Les roseaux sauvages. Les odeurs de jasmin. L’école. Les chevaux. La mer. Le tremblement de guerre. Celui qui détruira son adolescence. Un zapping mal élevé. Sans télécommande. Et l’amour rencontré. Comme sans hasard. Un syrien exilé comme elle. Battements de vies. De larmes rallumées. La solitude. Les amis. Les débats enflammés. Les rires. La vie. L’amitié. Un pansement provisoire. A nos blessures. Nos cicatrices. Aux enfants invités dans nos ventres et expulsés à terme. Pulsion sauvage et animale. Trois petits. Loin de ce Liban. Je suis là. A ta place que je ne comprends pas. Je navigue à vue. J’oscille entre ce Levant au parfum familier et celui plus frelaté un brin pollué. Je ne sais plus. C’est comme la chanson dramatiquement triste de Warda. Hikayti maa al zaman. J’écoute son amie Fairuz. Habbeytak Bessayf. Elle me plonge dans un désarroi chaloupé et meurtri de ce Moyen-Orient torpillé. Ignoré. Maudit. Comme si une vieille sorcière frustrée lui avait jeté un sale sort. Nous avons tout. Et pourtant rien. Ou presque. Juste quelques notes brûlées échappées d’un vieux gramophone abandonné…

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth le 15 mai 2012

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11 mai 2012

Panne

filets

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27 avril 2012

J’aime

« Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. » Annie Ernaux

Ce Liban où je ne fais que passer. Les lézards trémoussés sur des rochers fleuris. Les fourmis en goguette. Le roseau dansant. Le pin parasol. Le store qui se lève. Le ciel bleu turquoise. Sans nuages. Apercevoir l’avion décollé sur une piste nébuleuse. Ses volutes tracées.Le ballet de l’épicier qui range ses fruits rapidement dérangés. Dire bonjour à l’ouvrier sur ma route. Sourire au gardien d’école. Admirer sa ténacité face à des conducteurs indisciplinés. Le soleil brûlé. Les petits cœurs souriants aux yeux ouverts dessinés par ma petite. La toile tissée des hirondelles envolées vers d’autres contrées. Les étoiles parsemées et brillantes. Croire qu’il y en a au moins une qui console les cœurs chagrinés. Le croissant luné. La lune comblée. Etre libre. Penser que je suis Don Quichotte. Rire à gorge déployée. En avoir les mâchoires arrachées. Vivre. L’honnêteté. Les rêves. L’amour. Les reporters de guerre. Les aventurières. Les femmes frivoles. Les soirées mondaines beyrouthines où je me déguise. Faire croire aux misogynes qu’ils ont raison. M’emballer pour défendre une cause. Irriter avec humour les plus irréductibles. Résister à la tôle sans visage qui me force le passage. Ecrire sur le paradoxe. L’absurde de nos vies. Le regard triste de la vagabonde au bord de la route. L’attardé hystérique à la queue de poisson rassurée. Le visage inexpressif et pathétique de la chirurgie esthétique. Déjeuner avec des amies. Regarder les passants. L’insolence du papier lancé par la fenêtre d’une voiture. Mon regard offusqué qui n’émeut personne. Refuser les sachets en plastique au supermarché. Demander pourquoi ils ne vendent pas des recyclables. Recevoir toujours la même réponse résignée. Me réveiller le matin avec le silence. La paix fragile. Le volcan assoupi. La poudrière dégoupillée à tout instant. Chaque jour écoulé. Ce Panama blanc qui me transporte dans cette hacienda loin de tout. Ecrire dans la nuit pâle. Rêver à un monde plus juste. Imaginer des hommes dignes. Fouiller dans cette mémoire aux armoires débordées. Qu’elle me réchauffe tout en me faisant pleurer. M’embraser en débats nocturnes. Refaire ce monde qui tourne à l’envers. Retrouver les montagnes du Chouf avec des êtres chers. Tremper mes pieds dans la mer. Trébucher sur la caillasse. Voir Batroun et en mourir d’un amour fou. Boire de cette vie canaille qui n’est que vent et poussière. Fumer pour éclairer les souvenirs enterrés. Ecouter l’oiseau perché sur ce fil électrisé. Résister. Ecrire la vie. La partager. J’aime je crois.

Tahani Khalil Ghemati

Architecte libyenne et suisse

Beyrouth le 27 avril 2012

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25 avril 2012

La Libye ne sera pas une République islamique

« Le Conseil national de transition, au pouvoir en Libye, a adopté mardi 24 avril une loi sur les partis, la première du genre depuis 1964, interdisant notamment les formations politiques fondées sur des considérations religieuses ou tribales, selon des membres du CNT. »

Le Monde avec AFP – 25 avril 2012

Je sais que cela va déplaire à tous ceux qui jouent les Cassandre depuis la chute de la dictature. C’est pour cette raison que je reprends une fois de plus ma plume afin de remettre les mosquées au milieu du village. Mais aussi pour essayer de donner une image différente de la Libye à toutes les personnes que je croise aux mondanités Beyrouthines. J’ai été sidérée l’autre soir à un vernissage très huppé d’entendre une journaliste française basée à Beyrouth travaillant pour une radio connue affirmer que mon pays est tribal et de le comparer illico presto à l’Afghanistan. Je suis surtout affligée par l’ignorance qui fait dire des inepties. Ce qui me semble alarmant dans ce type d’affirmation c’est la manière dont cette information capitale est véhiculée auprès du lecteur ou auditeur lambda. A l’ère d’internet et à la communication boulimique sans recul je m’interroge de plus en plus. Sur la confusion dans laquelle nous sombrons chaque jour un peu plus. Aux amalgames incessants sur les religions et les arabes. A la manipulation d’opinion à travers les images envahissantes et dérangeantes qui pleuvent sur nos écrans de télévision aux heures de grande écoute. A la sécheresse et pauvreté intellectuelle. Au manque d’esprit analytique et critique. A la disparition du livre au détriment des nouveaux médias. A la mort lente des émissions littéraires diffusées à des heures indécentes. Au survol de nouvelles picorées sur des sites médiocres. A l’arrogance des pays occidentaux envers ce que l’on nomme communément les pays en voie de développement. A la décadence de la vieille Europe qui nous observe comme des animaux de zoo enfermés dans des cages. A leur peur d’être envahis par ces mêmes bestioles curieuses et étranges. La liste est interminable. Je ne suis pas une diplomate ni une politicienne. Je suis une citoyenne libyenne qui relève péniblement la tête. Une femme fière de l’être. Je suis foudroyée depuis le 17 février 2011 date de la Révolution Libyenne et de notre libération par une maladie. Le syndrome de l’hémorragie verbale. Je ne peux plus contenir ces océans de mots brimés et opprimés durant quarante deux ans d’une dictature barbare. Elle a abandonné sur la route des milliers de libyens, stoppé leur évolution et retardé leur éducation. Il y a plus de cinquante mille libyens morts au combat sans compter les amputés de guerre et tous les dommages collatéraux. Des milliers de jeunes ont sacrifié leur vie pour être libres. La Libye se redresse péniblement petit à petit. Sur le terrain, il y a des femmes, des hommes avec des métiers honorables d’avocats, médecins, juges, journalistes etc. qui œuvrent chaque jour pour rédiger une constitution inexistante, mettre en place des institutions, venir en aide aux cas désespérés. La Libye ce n’est pas que des sites pétroliers. C’est aussi des sites archéologiques comme Cyrène, Sabratha, Leptis Magna, l’ancienne ville de Ghadamès et le site rupestre de Tadrart Acacus tous inscrits au Patrimoine Mondial de l’Unesco.Ainsi qu’un désert immense aux dunes voluptueuses et arides. Des kilomètres de rivages vierges aux eaux turquoises à rendre rouge de jalousie les Maldives et un sable de la finesse d’un diamant. Un peuple pacifiste de commerçants qui a croisé le chemin d’un bandit. Je ne me tairai plus. Trente ans d’exil. C’est plus qu’assez. Une vie torpillée. Souvent humiliée par le seul malheur d’avoir été représentée pendant des décennies par un état terroriste. Une famille déchirée et éclatée aux quatre coins de la planète. Des disparus qui ne reviendront plus. Et le temps perdu jamais remplacé. Alors je voudrais écrire à tous ceux qui pensent que la Libye ce n’est que des tribus qui sirotent le thé à la menthe tout en s’étripant à coups de règlements de compte. Ce n’est pas non plus le diable islamiste brandi sans cesse par les médias occidentaux. Je vous invite à nous rendre visite lorsque nous aurons remis de l’ordre dans nos cerveaux squattés, nos cœurs brisés, nos corps endoloris, nos larmes à peine asséchées. Et je finirai avec cette citation de Marcel Proust : « Les chagrins sont des serviteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte, sous l’empire de ce qui tombe de plus en plus, des serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui, par des voies souterraines, nous mènent à la vérité et à la mort. »

Tahani Khalil Ghemati

Architecte libyenne et suisse

Beyrouth le 25 avril 2012

 

 

 


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23 avril 2012

Sauver

" maintenant, elle voudrait saisir la lumière qui baigne des visages désormais invisibles, des nappes chargées de nourritures évanouies, cette lumière qui était déjà là dans les récits des dimanches d'enfance et n'a cessé de se déposer sur les choses aussitôt vécues, une lumière antérieure. Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais."

Annie Ernaux - Les années.

Ce qu’il reste d’eux. D’elle. Lui. Nous. Un coup de sangle. Le mal remonté. Torticolis. La douleur cachée. Nuque immobilisée. Un guidon qui ne tourne plus. Rouillé. La position horizontale comme punition. Sommeil tourmenté. La mémoire cogitée. Le retour des larmes incontrôlables. Tripoli. Ma ville. Elle continue à battre sans moi. Après six tentatives de téléphone avortées, une voix. Celle de ma cousine. Ils vont bien. C’est dur. Revivre. Se reconstruire. Elle ne peut pas s’empêcher de penser à ces milliers de jeunes sacrifiés. A ces morts au front. Enterrés. Disparus. Amputés. Il y a eu une tentative d’assassinat du premier ministre. Son bureau est à côté de ta maison. Ne t’inquiète pas. Les militaires montent la garde. Ta rue est sous haute protection. Je pense à lui. Elle rit. Il aurait donné à boire et à manger à toute la caserne ton père. Je retiens la rivière envahissante. Le tsunami de larmes inconsolables. Je me sens seule. Sans lui. Orpheline aux yeux transformés en oasis secs à force d’avoir coulé. J’écoute ma cousine. Elle me raconte la vénalité des vieilles tantes. Sorcières sans pudeur. Avides. Insatiables. Elles veulent leur part. C’est un cadeau tombé du ciel inespéré. J’ai la nausée. Homo homini lupus est. Chacals affamés. J’ai sommeil. Je veux m’endormir. Me réveiller en Marguerite D. Ecrire. Oublier. Sauver le temps évaporé. En faire une lumière infiltrée à la poussière floconnée. Gribouiller une trace. Imprimer des mots voyageurs. Je veux embrasser le tarmac de ma terre ensoleillée. Arrêter ce soleil brûlé qui attaque ma rétine à chaque chronique annoncée. Implorer les étoiles. Avoir de temps en temps un Alzheimer sur commande.  Le ressusciter juste quelques secondes pour qu’il me prenne dans ses bras. Lui dire de l’appeler elle. Celle qui m’a portée. Lui tenir la main. Qu’elle sèche d’un revers ces gouttes débordées. La serrer fort. Et me rendormir.

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth le 23 avril 2012 

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21 avril 2012

Une ballade névrosée à Beyrouth

« Nous avons inventé le bonheur », diront les derniers hommes et ils cligneront de l’œil. »

Friedrich Nietzsche

C’est presque un matin de Printemps comme tous les autres. Louis Armstrong à la trompette couvre les klaxons. C’est si bon, lovers say that in France when they thrill to romance it means that it’s so good. C’est si bon. Il est 8h45 sur la route vertigineuse de Mkalles. Une piste noire sans balises. On roule sur trois voies en file indienne. Ceux qui nous croisent dans l’autre sens n’ont aucune chance. My darling c’est si bon. Ils sont obligés de se serrer, se coller, se frôler. Tôles sauvées. In extremis. J’attaque le rond-point. Louis voit la vie en rose. Je le prends dents serrées et doigts accrochés. Décidée. Une seconde d’hésitation et je signe l’arrêt à mon droit de survie. Les pare-chocs s’embrassent sans se regarder. Ils sont tous là. Les camions aux parois prêtes à exploser gorgées de rochers. Les bétonneuses aux cuves tournantes. Les containers voyageurs. Les grosses cylindrées vitres fumées aux conducteurs invisibles. Les carrosses vintage rescapés d’un site de démolition. Les caisses débordantes de fruits et légumes. Les camionnettes de livraisons. Les piétons téméraires et suicidaires. Les ouvriers alignés en rang d’oignons. Le policier à la clope verrouillée aux lèvres en pleine conversation avec sa mère ou son amie. Il est translucide et blasé. Cela fait longtemps que son sifflet s’est enroué. Ma voisine de combat ne me regarde pas, elle est concentrée sur les messages de son portable. Le voisin de gauche est occupé à enfumer sa carcasse. Une fois, le champ de bataille franchi je pousse un râle de soulagement. J’arrive enfin à la ville. Beyrouth. La civilisation. La lumière matinale rase les façades. Eclairage divin à fleur de peau. Fragile. Lunatique. A l’arrière de l’hôpital Hôtel Dieu de France, les blouses blanches se prélassent en sirotant leur limonade tout en mordant leur man’ouché. Les pompes funèbres exhibent leurs boites en attente d’un habitant. Les militaires montent la garde en baillant. Les dames âgées clopin-clopant portent leur sac en plastique indégradable. Leurs maris assis sur le pas de porte regardent la vie passante pimentée d’odeur de kérosène et de vacarme incessant. Une veuve allume une bougie pour Sainte Rita. L’avocate des causes désespérées.Je me gare enfin. Je marche. Sereine. En paix. Heureuse de sentir les rayons ensoleillés réchauffer ma peau. Je vais à mon cours de yoga. Jouer à la contorsionniste. C’est avec Jouhaina D. notre prêtresse yogi recommandée par le tout Beyrouth en quête de zénitude. Plus d’une heure de trajet pour deux heures de paix. Reprendre un peu d’énergie. Se ressourcer. L’instant présent. Le temps sans passé ni futur. Le Soi. Je pense à ces moments avec bonheur. Volés et capturés à l’arrache. Je ne sais pas que je vais recevoir une sangle de déménageur sur la tête. Déroulée. Atterrissage tel un plat de spaghettis échevelé. Ce sera ma coiffe le temps du choc. Ce n’était pas l’heure du traumatisme. Un peu sonnée. Je lève la tête pour rencontrer un semblant de mine désolée. Je l’insulte de tous les noms d’âne. Tremblante. Je monte les escaliers. Et si j’étais morte ? Je pense à mon crâne transpercé. A l’ambulance qui tarde à venir. Bloquée quelque part dans un embouteillage. Je me vide. Mes petits. Orphelins. Mon compagnon. Veuf. Le scénario tragique. Le coma ou la mort sans choix possible. Je respire un bon coup de cette vie offerte et généreuse. Sauvée. Je te promets d’aller te voir ma Rita. En attendant c’est le Om vibratoire qui me pénètre tout entière. Je ressors apaisée. A peine fâchée envers l’imbécile à la courroie impertinente. J’aime la vie. J’ai rendez-vous dans un shopping mall. Un déjeuner entre copines exilées. Une aristocrate française déchue. Une activiste tunisienne. Une libyenne insoumise. Synopsis. Mise en scène en cours d’élaboration. Si un producteur effronté lit ces quelques lignes je veux lui dire que je suis prête au grand voyage. Au monde impitoyable. Hollywood. Cinecittà. Federico Fellini pourquoi es-tu parti si tôt ? Sans voir Beyrouth et en mourir. Je repense un brin cynique à l’Europe où les shopping mall ont le doux nom de centre commercial. Les places de village ont été remplacées par des cafés insipides coiffés de parasols. Histoire de faire à la manière de. Enfermés, c’est là que le samedi matin les survêtements Adidas aux orteils tongués côtoient les cernes des working girls épuisées de leur semaine de travail. Les mères de famille poussent péniblement une poussette occupée par un lardon mal luné et sanglé qui hurle croissant à la main. Le deuxième est assis dans le chariot et ratisse tout ce qu’il trouve à sa portée. Il ne sait pas qu’il va recevoir une torgnole lorsque son père le coq sportif aura découvert à la caisse sa pêche du jour. Les célibataires certifiés se pressent de remplir leur panier de trois yaourt moins que 0%, cinq pommes bio, du tofu coupé en dès, deux courgettes, un grand concombre, une barre de céréale chocolatée en cas d’urgence, un sachet 500 grammes de petits pois congelés, deux tranches d’un jambon de parme, une bouteille de vin rouge nature pour les invités surprise improbables.Huit articles au maximum pour bénéficier de la caisse rapide souvent squattée par des péquenots récalcitrants. La caissière automate lobotomisée soupire et montre index brandi pour la énième fois le panneau de signalisation. Echine courbée comme des enfants punis. Sacrifice du neuvième élément coupable à l’autel du supermarché impitoyable. Beyrouth à vol de moineau. Quelques sièges et tables rondes éparpillés. Le ballet nonchalant des serveurs. Installation face à la grande scène. Spectatrices cruelles et rieuses. A la vie qui défile. A toutes ces femmes. Vaporeuses sous leur voile noir en soie d’Arabie. A leurs talons aiguilles à faire rougir de jalousie Pedro A. Aux tenues affriolantes. Ceintures de chasteté en goguette. Un homme à barbe en bermuda et baskets d’une marque au vu connu. A ses côtés sa favorite , sac Chanel pendu à son épaule et long pagne de deuil. Fantômettes des temps modernes. D’un islam sous le joug d’une bande d’hommes. Insolents qui n’en font qu’à leur tête. Moutard capricieux aux pieds tapés au sol. Il hurle pour sa sucette refusée. Je montre à mon amie l’aristocrate française mon Coran. Celui qui ne me quitte jamais. Il n’a pas d’âge ni de prix. Un jour on me l’a volé avec mon sac lors d’un cambriolage et je l’ai retrouvé par miracle au milieu des détritus au bord d’une route. Antiquité offerte par un être très cher aujourd’hui disparu, parti de l’autre côté de la rive. Je lui explique ma foi. Elle est en moi, pas ailleurs. Je n’ai pas besoin d’aller dans les mosquées, les églises, les temples et les synagogues. Mon Dieu à moi il est dans ma chambre. Nuit et jour. Je lui parle. Il m’écoute. Je le sais. Je ne suis pas mystique. Non, ce n’est pas le coup de sangle de l’autre idiot ce matin. Mes amies éclatent de rire. L’activiste tunisienne nous raconte l’histoire de cette amie partie au pèlerinage à la Mecque qui, dans un  instant d’égarement a oublié la transparence de sa tunique à la pudicité retrouvée. Nos gloussements sont interrompus par le passage d’une Angelina J. aux lèvres au cul de poule ratées. Silence de respect face au courage de cette exhibition impudique. Le défilé se poursuit barbare et sans pitié pour nos yeux effarés. Une dame à la démarche balancée sur des échasses à damner un moine chartreux. Elle se retourne. Son visage est boursouflé. Hématomes. Boursouflures. Petites lignes d’un sparadrap consolateur. Molière aurait aimé le pays du Cèdre. Nos bouches restent muettes face à ce spectacle gratuit et en exclusivité rien que pour nous. J’ai oublié mon traumatisme matinal. Les crises de fous rires envahissent le shopping mall. Le magasin de lingerie voisin vend des tenues de soubrette en position de départ certain.Je suis sous la table lorsque l’amie aristocrate nous raconte ses parents qu’elle vouvoie même lorsqu’ils se disputent. Les valeurs inculquées. La bienséance. La droiture à table. La fourchette à l’endroit juste. Les sujets tabous comme la maladie ou l’argent. Elle se sent légèrement décalée avec sa progéniture mal élevée qui vit nu-pieds au Liban. Inacceptable et incompréhensible pour des nobles déchus. Je revois mon ami Jacquou le Croquant et les Misérables. Les deux séries préférées du monstre liquidé de mon pays. L’activiste tunisienne est soulagée de nous dire que la langue arabe ce n’est que des tu comme l’anglais. Que les parents en terre d’orient c’est comme le pain. Ils sont précieux et bénis au nom de la culpabilité. Nous sommes heureuses d’être deux arabes amies d’une aristocrate française. J’insiste pour connaître ses parents lors de leur prochain passage beyrouthin. Ils méritent un petit billet comme les dinosaures. Eclats de rire. Une grand-mère à l’âge indéchiffrable nous effleure en baskets Ash cloutées, sac Hermès et gilet argenté. Elle est flanquée par sa fille ou petite-fille on ne sait plus. Clonée. Ma tête tourne. Beyrouth entre démence et camisole de force. Mes oreilles sont envahies par Fairuz la madone longiligne et intouchable qui m’a tenu compagnie dans les moments de solitude. Li beirut,
Men qalbi salamon li beirut Wa qubalon lil bahr wal bouyout
Li sakhraten
Kaannaha
Wajhou baaren qadeemi ...Hiya men Roui shabi khamron Hiya men
Araqihi khobzon wa yassamin Fa kayfa sara tamouha Tama naren wa doukhani
Li Beirut.. Je suis triste entre larmes et pleurs.

C’était juste l’histoire d’un matin presque banal…

 

Tahani Khalil Ghemati

Architecte libyenne et suisse

Beyrouth le 21 avril 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 avril 2012

Je t’écris

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«  Je vous la demanderai demain avec des gants d’argile rouge au fond du puits. »

Marcel Pagnol – La fille du puisatier -

Je t’écris à toi depuis cette maison qui ne m’appartient pas. Elle est là en bordure d’une route flanquée de jeunes qui sirotent des bières et fument le narguilé. Son corps est vêtu d’une courte robe de soie blanche. Ses yeux sont bleus grec. Sa chevelure est charbonnée. Ses bras sont si grands que l’on peut s’y attarder. Un soir de crépuscule. Une aube d’insomnie. Une nuit d’amour. Un matin de chagrin. Ces jours où les amants infidèles sont partis rejoindre d’autres lèvres. Son cœur aux sanglots étouffés continue à battre. Il est ouvert comme ses veines à peine pansées. Elles claquent au gré des caresses d’un vent capricieux. Et des paupières engourdies. Je t’écris pour te raconter l’histoire de cette femme. Que tu aimé. Il y a très longtemps sur une sonate de Rachmaninoff. Torpeur et moiteur. Sous une moustiquaire alvéolée. Chairs faibles et vulnérables. Pièces rapiécées. Patchworks de vies rafistolées. Des vagues écrasées sur des rochers aux pics aiguisées. Tourmentées et déchainées. Les volutes d’une cigarette consumée. De ce café pris avec ce regard encore humide. Crédule et amoureux. Pieds nus. Etonnés et reposés. Sieste au rayon de soleil brûlé. Persiennes closes. Lumière infiltrée. Voleuse et espionne d’amours clandestines. Je t’écris depuis ce souvenir lointain. D’un rendez-vous pris sur cette place face à un opéra connu. A Paris. Un soir d’hiver égaré. Une femme. Un homme. Remake d’un Lelouch à la sauce citronnée. Une tige persillée. Quelques olives noires. Un peu d’ail. De l’arak. L’œil bleu turquoise. L’oubli. Le petit nuage malin. Le Ne me quitte pas au vestibule. Le je te quitte quand même. Au nombre inavouable.Je t’écris pour ce temps écoulé beaucoup trop vite. Aux vers rongés chaque jour un peu plus. A la colère et la fureur qui nous dévorent à chaque fois de tristesse et de lassitude. A cette musique de Verdi hurlante et trépidante. Altos et basses explosées. Comme notre amour hystérique. Chaloupé. Oscillé. Exilé. Souvent pris en otage. Casta Diva en terres inconnues. Elle chantera. Ce déchirement. Cette détresse toujours aussi inconsolable. La mélancolie de l’irréversible.

 

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth le 14 avril 2012

 

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12 avril 2012

Batroun l’insoumise aux yeux assoupis

rideau

«  Si tu ne réussis pas à m’atteindre du premier coup, ne te décourage pas, si tu ne me trouves pas à un endroit, cherche à un autre, je suis arrêté quelque part et je t’attends. »

Walt Whitman

 

Ce matin en me réveillant j’ai pensé à toi. Belle Ana. L’amie espagnole. Brune à la chevelure ondulée. Au teint parfois diaphane. A la minceur retrouvée. Au pas léger et aérien. A ce regard un brin détaché. Par moments tristes. Certains euphoriques. Des up and down. Toutes les deux embarquées sur le même rafiot percé. Exil. Hormones féminines de malheur. Jeux de cache-cache. La sorcière dissimulée toujours prête à sortir son balai. Un jour de février, un déjeuner entre filles. Un lieu branché quelconque. A Beyrouth. Tu m’as demandé. Que fais-tu pendant les vacances de Pâques ? Rien. Je reste. Et toi ? Je pars à Madrid. Je te prête Batroun. Mes yeux brillent. Les souvenirs envahissent mon cerveau squatté et souvent kidnappé par des esprits malins. La Grèce à une heure de route. La maison blanche aux volets bleus. La mer. La terrasse plantée. Un vaisseau échoué. Le refuge. La piqûre. Le médicament iodé. Le remède à tous les maux. Le ballet des pêcheurs à heure régulière. Toujours la même chorégraphie. Une bouée. Des grilles. Des pieds palmés. Clapotis. Les poissons à la queue trémoussée prêts à la livraison. Bribes de ruines encore dressées par miracle. Elles s’éclairent par magie les nuits de pleine lune. La carte postale irréelle. Explosée. Beauté hésitante et timide. Un lieu où le temps s’est arrêté net. A la porte des marchands de fruits et légumes. Au vieillard adossé contre ce mur fissuré. Il regarde passer ces étrangers perdus. A la dame aux effluves d’encens. Aux chaises en plastique colorées sagement alignées, lavées et séchées sur une balustrade. A ces tapis aux oursons souriants. Aux serviettes imprimées de jeunes jambes minces et effrontées. A ces échoppes où les bouquets de persil valsent avec les oranges, fèves, tomates, aubergines et concombres. Le silence dérangé. Des trésors de maisons abandonnées. Et des marteaux piqueurs à rénover. Coquillages dénichés au creux de galets. Escaliers aux mains courantes amputées. Dalles de balcon effondrées. Au port activé de camions et chantiers à la poussière évaporée. Fleurs en liberté parfois coiffées par des chapeaux improvisés. Des emballages évadés. Un fumet grillé d’ail et d’oignon à l’huile d’olive. Au spectacle ensoleillé des algues frémissantes flirtant avec la lumière du printemps. A ces lézards malappris. Au linge oscillé. Aux lacis compliqués des fils électriques branchés sur des poteaux reliés à des tableaux incompréhensibles. Je respire le sel évaporé. Les parasols se sont mutés en éventail. Volets et transats claqués. A l’envol de ce rideau blanc aux ailes de papillon déployé. A ces étoiles brillantes au-dessus d’une mer argentée. Dans les ruelles où je me suis égarée j’ai retrouvé le néflier qui m’a rappelé le mien arraché par un vulgaire squatter. A vol d’oiseau à travers cette méditerranée. Mon pays. La Libye. Ma ville. Tripoli. Déracinée comme cet arbre. Sauvagement. Elles étaient encore vertes. Petites et délicates. Batroun je te quitte remplie de toi. De ce bleu insolent. D’ombres furtives. De voiles évanescentes. De ces silences d’un vent en cavale. D’écume tremblante. De lumière rebelle. De barbouillage de tripes. De sanglots intérieurs étouffés. D’une âme apaisée. De rivages apprivoisés.

 

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth le 12 avril 2012

 

 

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10 avril 2012

Sans titre

cafe

‎" Et je crains toujours de laisser échapper quelque chose d'essentiel.

L'écriture, en somme,comme une jalousie du réel." Annie Ernaux - L'occupation.-

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