fleurs

Je suis née en Libye. Passagère en France. Nomade en Suisse. Errante d’une rive à l’autre. Voyageuse curieuse. Sac à plume posé au Liban. C’est lui qui a rouvert les trous colmatés. Obturés par des années de mémoires délaissées. Enterrées. Assoupies. Souvenirs éloignés. Amis d’enfance évaporés. Vies aux coutures décousues. Aux boutons arrachés. Dépouillés. Il y a des jours où je suis comme ces anciennes demeures Beyrouthines. Résistantes aux marteaux piqueurs cupides. Et d’autres où je suis comme ces immeubles aux déchirures rebouchées. Un orage foudroyant suffit pour entailler encore un peu plus les brèches. Derrière, il y a des malles bleues débordantes de récits. Elles sont inondées de chagrins inconsolables. De morsures à vif mal soignées. A la gangrène infectée. Fidèles compagnons. Démons coriaces. Pervers. Un jeu de cache-cache permanent. Je n’échapperai pas à mon destin entamé. A peine programmé. Légèrement esquissé. Je suis née sur une terre aux cartes dessinées. Tracées avec une précision déconcertante. Le Printemps arabe. Les Révolutions. Les dictateurs en voie d’extermination. Le sacrifice de milliers d’âmes pour une vie meilleure. Les guerres. L’Occident sur le déclin. Le chaos. Le chômage. Les injustices. Les enfants assassinés chaque jour.Les hommes armés. Névrosés. Misérabilisme médiatique. Voyeurisme obscène à travers des fenêtres animées. Impuissance de civils condamnés à subir. Vivre dans l’attente. Les incertitudes. Se lever tous les matins. S’offrir une dignité. Une éducation. Combat de survie dans une jungle absurde et triste. Je ne sais pas si j’irai un jour embrasser le tarmac de ma Libye libre. Débordée. En mode pause. Vestibule de transition incontournable. Trop d’enjeux. Argent. Corruption. Manigances. Tricheries. Ignorance. Il y a des jours où j’ai envie de croire Jacques Brel : "Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants. Je vous souhaite de résister à l’enlisement, à l’indifférence aux vertus négatives de notre époque."

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth, juin 2012