J’écris des mots cachés. Egarés depuis quarante deux ans. Des secrets de vies. Arcanes enfouies au fond d’un désert kidnappé. J’ai occulté des milliers de lignes noires dans des tiroirs et classeurs bien rangés. Je suis une exilée libyenne arrachée de mon pays depuis plus de trois décennies. Architecte de métier, je me suis noyée sur des chantiers au son des marteaux piqueurs. Arpenté des échafaudages de maisons étrangères. Ecouté les caprices de clients fortunés. Casquée. J’ai bu des cafés avec des ouvriers ignorants tout de mon identité réelle. Une Mata Hari arabe errante en terre Helvète. Honte et peur ont été mes compagnons fidèles. Tripes sans cesse ficelées. Muette mais pas docile. Insoumise et rebelle. Je n’aime pas les injustices. Ni la détresse des va-nu-pieds dans les rues en âge d’être à l’école. J’aime le ciel bleu turquoise. Et aussi le soleil qui réchauffe le cœur des hommes. Je n’aime pas les hypocrites. Ni l’arrogance fleurissante chaque jour un peu plus. J’aime les soirées frivoles où je me déguise en Molière. Parfois en Don Quichotte. Je n’aime pas l’odeur des pneus brûlés. Ni la bêtise transformée en violence absurde. J’aime écrire des mots étouffés. Nuits pâles et incertaines. Je n’aime pas le tournant des révolutions programmées. Ni le désastre annoncé. J’aime enfin me dire que je vais écrire libre et indisciplinée pour les trente prochaines années.

Tahani Khalil Ghemati

Architecte libyenne et suisse.

Beyrouth le 28 juin 2012