« La disparition de l’Etat tyrannique ne touche pas les seuls tyrans. Elle englobe la destruction des terres, des hommes et des maisons. Car l’Etat tyrannique, dans ses dernières phases, frappe aveuglément, tel un taureau excité ou un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il se détruit et écrase en même temps son peuple et son pays avant de se rendre à son sort. Comme si les gens payaient en fin de compte le prix de leur long silence face à l’injustice et de leur soumission à l’humiliation et à l’esclavage. »

Abdelrahman Kawakibi réformiste musulman d'Alep (1855-1902)

Silence on tue. On tire sur des ombres apeurées. Chancelantes et terrifiées. On abat des enfants de dos dans des nuits aux étoiles fâchées. Sans musique d’Ennio Morricone ni ralenti édulcoré sous des ponts de Manhattan. Il n’y aura pas de film ni même une tombe où se recueillir. Un petit à l’aube de sa vie. Il marchait avec ses parents vers la liberté. Comme des milliers d’autres. La fuite. Une frontière. Des voisins. Le refuge sous des tentes dans des camps imposés. Qui choisit de quitter sa terre, sa ville, son village, sa famille, ses amis et tous ceux qu’il a aimés ? Qui accepterait de vendre son âme à un diable non identifié ? Pas grand monde. Juste l’oppression d’une réalité de plus en plus étouffante. Au cœur d’un été ensoleillé où les hommes devraient être attablés et réunis autour d’un jeu de cartes. Ou d’un narguilé au parfum enivrant qui console des chagrins passés ou à venir. Les rires d’enfants à proximité d’un poulailler ou à l’ombre d’un olivier. La mélodie magique d’une musique échappée d’un vinyle à deux faces aux sillons rayés. Les effluves aux volutes égarées d’un tajine au poulet citronné ou des brochettes de kefta grillées. Une grande table dressée. Une réunion des sens et de la paix retrouvée. Une terre à la langue commune reconquise. Des religions enfin réconciliées. L’humilité et le respect de l’autre conjugués dans un présent recomposé. Se lever tous les matins pour avancer ensemble et reconstruire ce monde arabe brisé, écrabouillé, pulvérisé et éclaté. Réhabiliter une langue méprisée et reléguée dans des oubliettes infestées de rats enragés. A la place nous n’avons que des lits défaits et névrosés aux draps ensanglantés. Des fumées qui attristent des ciels aux matins couleur turquoise. Je me réveille dans ce Liban au passé suffisamment chargé de tourments et de souffrances. Aux martyrs qui décorent des murs éphémères. Des traces de mémoires à la douleur encore vive. Rapidement gommées parce que la vie continue avec cette énergie forcenée et fragile. Téméraire. Sans cesse renouvelée à la manière d’un Sisyphe acharné. Et avec cette habitude installée et blasée comme drapeau de survie. La routine d’une existence paranormale. Subir. Brûler des gommes toxiques comme signe de protestation. N’avoir rien d’autre comme moyen d’expression que de paralyser des routes. Des espoirs pathétiques et vains. Je suis en deuil de tous les matins du monde où « Quand je tire mon archet, c’est un petit morceau de mon coeur vivant que je déchire. Ce que je fais, ce n’est que la discipline d’une vie ou aucun jour n’est férié. J’accomplis mon destin. »

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 23 août 2012