" En étrange pays dans mon pays lui-même." Aragon

 

Réaliser et identifier des noms sur cette douleur traumatisante de l’exil. Avoir fait ce rêve impossible de recoller des morceaux désormais éclatés et brisés. Trompée et aveuglée par le chagrin de la mort. J’ai refusé de voir la misère vénale et cupide. Cette indécence débordante de frustrations, de non-dits et de tabous. J’ai voulu gommer la souffrance d’une mère à l’agonie, éclipser ses paroles, dénigrer les raisons d’une si longue maladie. Des tremblements d’une stupeur terrifiante. Une colère contenue dans un puits d’amertume. J’ai refusé les querelles d’anciens. J’ai retourné des milliers de pages pour en ouvrir des vierges. J’écris pour exorciser les démons enfouis. Les chasser peut-être.Nostalgique, j’ai retrouvé les saveurs d’une enfance insouciante aux coulisses encombrées de toiles d’araignées. Des mantes religieuses stationnées pour l’éternité. J’ai voulu refaire le chemin à l’envers. Expliquer, comprendre, aimer, pardonner. Quatre ans plus tard, je suis triste d’une tristesse remontée des entrailles tourmentées. Le ventre noué de tortures, de peurs, de bruits, de cris, de révoltes. Et cette voix qui chuchote : tu n’appartiens plus à ce pays hanté par des silhouettes inconnues.  A l’insupportable attitude patriarcale où je n’ai pas ma place. Au deuil d’une terre natale quittée en larmes refoulées. A l’interminable dictature destructrice à la contamination sans appel. L’éloignement pour médicament et cure d’oubli incontournable. J’appartiens à cette méditerranée, à sa tendresse douce comme une caresse, à son ciel bleu turquoise, à ses reflets de lucioles insolentes, à ses vagues névrosées, à ces voiliers nomades, au soleil brûleur de rétines, à ces dessins de nuages ouatés, à ses eaux d’émeraude, à son iode comme offrande généreuse, à ses lignes incertaines abandonnées par des navires, au vol d’hirondelles émigrées. Je suis toutes ces mers là. Je n’ai pas de temps précieux à perdre avec tous ceux qui cultivent le culte de la mort, du sang et de la vengeance stupide. Ce sont des diables errants. Je les laisse à leur fourche et ignorance dévastatrice. Aujourd’hui, je veux vivre en écrivant sur l’éphémère de nos existences, sur les femmes arabes aux droits massacrés chaque jour un peu plus, sur nos destins d’exilés sous la contrainte, sur ces cicatrices jamais refermées, sur les guerres, les injustices, les enfants perdus dans les rues de cet Orient torpillé, sur les tyrans impardonnables et des millions d’autres choses…

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth le 7 octobre 2012