« J’ai défendu l’idée que l’exil peut engendrer de la rancœur et du regret, mais aussi affûter le regard sur le monde. Ce qui a été laissé derrière soi peut inspirer de la mélancolie, mais aussi une nouvelle approche. Puisque, presque par définition, exil et mémoire sont des notions conjointes. »

Edward W. Said

C’est la première fois que je retourne sur ma terre natale depuis sa libération officielle qui fêtera son premier anniversaire le 23 octobre 2012. Aveugle et émue, je mitraille les paysages parfaitement quadrillés aux tâches couleurs prairie et ocre traversées par des lignes droites évanouies au bout d’un brouillard de sable. Un désert interminable aux limites à peine perceptibles. Les roues caressent le tarmac cabossé et se dirigent sagement à l’aire de stationnement. Il n’y aura pas d’applaudissements. Juste la frénésie nerveuse de passagers pressés de sortir d’une carlingue. A l’avant, quelques blessés de guerre partis se faire soigner en Jordanie. L’un d’eux, un beau jeune homme aux yeux bruns et barbichette a passé tout le voyage la tête dans le sac cartonné. A ma droite, un autre libyen est atteint d’un strabisme divergent. Il ne m’adressera pas la parole. Un siège nous sépare l’un de l’autre. Ce sera tout. Les portes s’ouvrent. L’odeur du kérosène s’engouffre. L’humidité s’empare de ma gorge. J’ai envie de crier Free Libya au son étouffé qui ne sortira pas. Je descends l’escalator lentement. J’envie à cet instant précis les stars que l’on attend avec des fleurs et la voiture en bas de l’avion. Il n’y aura personne. Même pas les fameux et horribles « moukhabarats » fidèles à un décor qui aura duré quarante deux ans. J’ai le ventre tortillé et le passeport périmé. D’un pas décidé, je me dirige vers cette douane où des milliers de libyens ont tremblé d’humiliation et de questions.La Libye, le pays où l’on était sûr d’arriver mais sans garantie de sortie. A la merci d’un tyran aux décisions imprévisibles. Il est mort mais la peur est toujours omniprésente. Il nous faudra quelques décennies pour l’oublier et peut-être accepter de cohabiter avec un compagnon antipathique qui revient nous chatouiller de temps en temps. Je tends mon passeport en expliquant la situation. Il me sourit. Je me méfie. Il est rassurant. J’attends le tampon. Ne ressortez pas sans l’avoir renouvellé. Les mains moites et tremblantes je reprends mon sésame vert pomme détesté. Un autre escalator et je découvre les drapeaux aux trois lignes, rouge, noire au croissant étoilé, et verte. Ils dansent comme les linges sur un étendage libre. Une journée particulière. Sans Marcello ni Sophia. Je pense à mon père disparu sans avoir pu revoir cette Libye libre. Quarante deux ans d’attente. Et ce parfum de liberté qui flotte comme un ange insoumis. Je suis à la fois légère et écrasée par ces quarante deux kilos. Je vais les enterrer pendant dix jours. Je découvre ma ville par strates en doses homéopathiques. Le Rixos rendu célèbre pendant la guerre parce qu’abritant la plupart des journalistes Occidentaux. Je ne l’avais pas imaginé au milieu d’une forêt. Etrangère en terre familière. Sans repères précis. Des grands axes. La caserne terrifiante de Bab Al Azizia devenue un énorme dépotoir, ses murs de béton effondrés par les frappes de l’Otan, un tremblement de terre dans un cœur que l’on pensait inébranlable et invincible. Des cibles aux attaques chirurgicales frémissantes. Et si l’erreur n’était-t-elle que banalement humaine ? Je fige la précision dans mon objectif. Ensuite rapidement, il y a l’autre côté de la rive. La vie qui reprend ses droits. Les Libyens avides de cette liberté réprimée. Les enfants souriants à la sortie d’école en mode pause devant ma fenêtre pirate. Les marchands assis devant leurs boutiques. Les étals de poissons aux vendeurs à la danse coquine face à cette étrangère voleuse d’instants. La vieille ville de Tripoli aux ruelles incertaines et débordées de marchandises colorées. Les femmes aux silhouettes devenues sombres par je ne sais quelle malédiction. Des tuniques aux déclinaisons multiples assorties de foulards destinées à enrouler des chevelures à la beauté réprimée. Des hommes en blanc à barbe et sandales aux orteils aérés. J’émigre dans un quartier nettement plus branché. Gargaresh en bord de mer. Une longue rue ponctuée de magasins, de cafés et restaurants. La plupart sont nés après la guerre. Il caffé di Roma. La Veranda. Et les anciens. Lama. O2. On se mélange. On se scrute. On revit. Au rythme fragile de l’après guerre. La mer est là, orageuse et enragée. Tout est chaos. Les Libyens sont livrés à eux-mêmes. Ils attendent. Un nouveau gouvernement. Un nourrisson affamé.Des organisations non gouvernementales, des associations, un ciné-club au lancement de bouche à oreille, des femmes actives, des entreprises étrangères déjà sur place, une fièvre montante sur fond de guerre pas encore terminée, un pays à reconstruire en l’éduquant. Avoir vingt ans à Tripoli. C’est quoi ai-je demandé à un petit cousin révolutionnaire. Il n’a pas su me répondre. Il a juste envie de partir ailleurs. Je n’ai pas compris pourquoi il n’allait pas jusqu’au bout de sa mission. Ne pars pas, la Libye de demain a besoin de toi. Je ne sais pas si il a compris. Il a grandi avec les manuels scolaires d’un livre vert et une répression qui n’apprend pas l’esprit critique ni le droit au débat. Mon mot de la fin sera dédié à ce chauffeur où je me suis installée à l’avant égale à lui. Une femme dans un pays d’hommes. J’ai demandé librement : alors c’est comment la Libye d’aujourd’hui et c’est quoi les changements ? Il a répondu d’un sourire aux dents abimées : Tu n’as pas remarqué que même l’air a changé ?

 

 

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 22 octobre 2012