Que l’on appelle l’Aïd al-Adha. La fête du sacrifice. Je me souviens de la terreur qui me tordait le ventre lorsqu’enfants les grands-mères nous racontaient cette histoire mais aussi de nos soupirs soulagés à son dénouement heureux. Finalement ce n’était pas pire que le chaperon rouge ou le petit poucet. Avec le temps et les années, j’ai rangé sagement dans un tiroir tous ces contes qui faisaient partie d’une autre vie. Seulement voilà grâce à ces satanés réseaux sociaux on assiste de plus en plus à une débandade de vœux, d’images, de textes à chaque fête qu’elle soit catholique, musulmane ou juive. Chacun s’amuse à raconter ses souvenirs et réveille ceux des autres. J’ai donc revu ce mouton aux bêlements étranglés attaché dans un coin de mon jardin il y a quelques décennies. Trois jours à le nourrir, s’amuser avec lui, le caresser, s’attacher à cet animal avouons le un peu stupide. Puis, un matin ne plus l’entendre. Quelques crottes noires et rondes comme traces de son bref passage. Le silence. En ce jour de fête, je me suis souvenue tristement de nos rires d’enfants, nos cris, notre insouciance, le bourdonnement des femmes dans les cuisines, les hommes à la chasse facile de retour avec leur trophée, l’odeur de viande fraîche, le bruit de la hache et le festin en préparation. Toute la famille en réunion spéciale autour d’un événement unique. En ce temps là, tout le monde s’aimait ou faisait semblant. Les effluves de thé à la menthe se chargeaient d’enivrer tout le monde et les achever pour une longue sieste digestive. Aujourd’hui, tout cela n’est plus qu’une douleur encore vive évanouie dans une spirale temporelle d’une époque révolue. Il y a eu des dictatures, des guerres, l’exil, des morts, des survivants, des fêlures irréparables, des mémoires disloquées, des rancœurs à l’omniprésence insupportable, des corps meurtris, des cerveaux amputés. Je suis rentrée il y a quelques jours de mon pays natal la Libye où l’eau venait d’être coupée dans les foyers. L’achat du mouton à sacrifier se vend à des prix indécents et la plupart des familles n’ont plus les moyens de s’en offrir un. La fête est finie. Reviendra-t-elle un jour ? Nul ne peut le prédire. Au décollage, j’ai cru percevoir un rire légèrement fou qui ressemblait étrangement à celui du mouton à la laisse enroulée à ce poteau ancré dans un jardin désormais à l’abandon.

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 26 octobre 2012