« Je veux dédier ce poème

A toutes les femmes qu'on aime

Pendant quelques instants secrets

A celles qu'on connait à peine

Qu'un destin différent entraîne

Et qu'on ne retrouve jamais. »

Georges Brassens

Je l’ai appris à mon escale à Amman. Insouciante et heureuse de rentrer après dix jours épuisants en Libye. Je vais prendre mon vol pour Beyrouth ma ville d’adoption depuis deux ans que j’aime et qui m’aime… Quelques lettres glaciales s’affichent sur mon portable. Je ne pourrai pas venir te chercher à l’aéroport. Je t’enverrai un taxi. Sidérée et tremblante je ne comprends pas. Les yeux brouillés par un paravent de larmes je continue à lire le message saccadé de désastre. Attentat très grave aujourd’hui à Beyrouth, je n’ai pas voulu t’inquiéter. C’est pire qu’une dépêche AFP. Je regarde les gens autour de moi. Tout semble normal. Ils s’apprêtent à embarquer. Aucune information ne filtre. Je demande quand même à mon voisin de couloir si il sait. Il est surpris l’espace d’une demi-seconde puis me regarde souriant : - Avons-nous un autre choix que de rentrer chez nous ? A cet instant précis, j’ai honte de ma peur, de mon hésitation effroyablement humaine, j’hésite à m’endormir sur place histoire d’oublier le temps d’une nuit à la réalité inacceptable. Je me fouette de courage en pensant à mes enfants qui m’attendent avec impatience. Je pense à leur joie mais aussi à mes baisers d’amour. A leurs questions et aussi mes réponses. La vie. Celle-là même qui a été volée, arrachée, déchiquetée sur un quartier, un trottoir, une rue, un café, un bureau, un immeuble au cœur de Beyrouth. Cette ville combien de fois violée, torturée, étripée, dégoupillée, écrabouillée et qui finit par se relever dignement au nom d’un souffle toujours plus fort. Un miracle ? Une malédiction ? Un sort que l’on a envie de briser en écrasant tous les yeux de verre bleu qui orne toutes les entrées superstitieuses. Beyrouth au réveil matin ciel bleu sans nuages presque dix mois sur douze.Ceci malgré le grondement des guerres voisines, des menaces, de sa fragilité qui fait d’elle une ville du présent vibrante et furieuse. Etonnante de vitalité, de chantiers, de lieux branchés, de centres commerciaux, d’artistes et d’enthousiasme sans cesse renouvellé malgré la morosité et une précarité quotidienne. Mais alors pourquoi ce peuple du Levant si talentueux et avant-gardiste n’aurait-t-il pas le droit de vivre à peu près paisiblement ? N’a-t-il pas un bagage suffisamment débordé d’une guerre interminable ? Ne mérite-t-il pas la paix un jour ? J’aimerai faire un appel naïf et inespéré à tous ses partis politiques divisés. Et si on essayait d’être dignes et essayer de s’envelopper dans le manteau de ces passants éphémères partis sur l’autre rive sans l’avoir choisi ?

 

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 26 octobre 2012