Dédié au Monsieur digne de Beyrouth.

« On est un peu seul dans le désert. On est seul aussi chez les hommes… » Antoine de Saint-Exupéry

Je ne sais plus comprendre ces hommes-là. Chaque matin, je me réveille sous le ciel bleu d’un Levant à la fois béni mais maudit d’une musique monocorde radiophonique aux chroniques de morts confirmées et de blessés en soins intensifs. L’ensemble est toujours saupoudré de nouvelles chiffrées et anonymes. Vingt et un mois de conflit syrien aux discussions internationales dans des bureaux climatisés et blindés. Plus de soixante ans de duel interminable entre deux peuples – Palestinien et Juif -  à la cohabitation guerrière, meurtrière, douloureuse et terrifiante. Une opération surnommée Pilier de défense ayant pour objectif l’assassinat d’un seul homme et ses dommages collatéraux. Vingt palestiniens, deux cent trente cinq blessés et cinq cent raids israéliens. Un crawl au surréalisme indécent comme les éclats d’une planète en points d’interrogations énervantes. Je n’ai connu qu’un seul raid aérien dans ma vie, le bombardement américain une nuit de Printemps 1986 à Tripoli en Libye en représailles à un attentat terroriste dans une boite de nuit à Berlin. Une seule et unique nuit que je n’oublierai jamais. Alors se projeter dans plusieurs nuits sans rêves ni étoiles mérite le surnom d’opération Survie en apnée sans masque ni tuba. Tenace et résistante, je serre tous les jours des dents frustrées tel un patineur acharné. Un bruit grinçant insupportable sur un tableau noir à la craie insolente. Un printemps arabe qui ressemble de plus en plus à une fin d’après-midi d’automne un mois de novembre à la gare du Nord. Des réseaux sociaux en soldats fidèles à la désinformation complice prête à brouiller des pistes déjà ensablées. Des Pinocchio effrontés et médiocres. J’observe, je note et je crie en écrivant pour ce vieux monsieur digne croisé au hasard dans un club de sport huppé de Beyrouth. Il a trébuché sous un tapis de marche indifférent. Il s’est relevé tout de suite pour se cacher derrière un engin à muscles avec cet humour typiquement arabe. C’est « à cause de la blonde de l’autre côté qui m’a perturbé. » Je suis la seule à sourire, les autres sportifs du jeudi sont déjà repartis à leurs appareils de torture. Lui continuera à pâlir seul. La blonde l’allongera en position horizontale jambes relevées sur un ballon bleu de musculation dorsale. Je grimperai les marches quatre par quatre à la réception en hurlant à l’appel d’un médecin en urgence.Les deux brunes se consulteront avec une feuille plastifiée remplie de numéros inutiles. Le médecin mettra quarante cinq minutes, le temps d’une mort subite. J’ai le ventre qui bat d'une chamade incontrôlable d’incompréhension et de colère. J’ai encore la voix d’un des hommes présents résonnante de stupidité mais vous ne continuez pas votre sport cela vous a coupé la chique ? J’ai envie de pleurer de larmes impuissantes face à la folie, la névrose, l’individualisme, la lobotomisation et l’apathie. Je n’ai que ce constat triste et sombre. Nous ne sommes plus que des robots capables d’échanger nos haines, nos colères, nos images à travers des réseaux sociaux virtuels et incapables lorsqu’il s’agit de vies réelles. Honte à tous ceux qui ont réussi à tuer nos âmes. Honte à tous ceux qui se sont assis sur des puits arides et médiocres. Honte à tous ceux qui déambulent dans la torpeur et la méconnaissance. Honte à vous tous qui acceptez la mort avec banalité. Ce soir, en rentrant j’ai aperçu un vieil homme au bord de la route. Il vendait des ombres frissonnantes de moineaux tous serrés les uns contre les autres dans des cages minuscules. Pleurer ou hurler ? Peut-être que je m’arrêterai la prochaine fois pour lui demander pourquoi…

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 16 novembre 2012