Dédié à tous les amis alarmés par mon sort en Afrique

 

C’était un matin comme tous les autres. Un matin où l’on se lève avec les yeux sablonneux et des rêves nocturnes qui flottent encore légèrement. La démarche engourdie, des gestes d’automate qui rythment les injonctions répétitives du  dépêche toi, on va être en retard à l’école. Une journée ordinaire à rouler en file indienne et s’indigner sur les effrontés qui la franchissent impunément. Un ciel gris souris hésitant entre l’orage ou le sourire d’un soleil coutumier au pays du Cèdre. J’allume machinalement mon ordinateur et je consulte mes messages. Ce matin là, il n’y en avait qu’un seul envoyé par Yahoo. En raison de la congestion de notre réseau, l'équipe Yahoo se doit de répertorier toutes les adresses Mails encore utilisées en vue de clôturer celles qui ne sont pas utilisées, ce qui entraînera la suppression de tous les comptes Yahoo inutilisés, notre service sera obligé de fermer votre compte. Pour éviter tout désagrément dû à ce fait, nous vous prions de bien vouloir nous fournir les informations ci-dessous. Vous devez remplir minutieusement le formulaire. Faute de quoi, nous nous verrons dans l'obligation de suspendre sans regret votre compte dans les 48 heures pour des raison de sécurité dès réception de ce mail. Je ne réfléchis pas, je lis en diagonale et je remplis tel un robot lobotomisé les données requises. La priorité étant qu’ils ne ferment pas mon compte. Je n’ai même pas détecté les fautes d’orthographes flagrantes ni la formulation de la demande. Je pars vadrouiller à mes occupations. Une heure plus tard, une sonnette d’alarme triture mes neurones assoupis. C’était étrange tout de même ce message et j’efface la méfiance d’un coup de clic. Ce n’est qu’en début d’après-midi que les coups de fil commencent à se manifester. Alertes sur Facebook. Courriels sur une boite auquel je ne peux plus accéder. La totale. Une prise d’otage terroriste. Une attaque venue d’Afrique plus précisément de Côte d’Ivoire où je n’ai jamais mis un orteil. Tous mes contacts ont reçu le même message laconique. Bonsoir, J'espère ne pas  te déranger.Dis moi, Où es tu actuellement ?Aurais-tu un peu de temps pour consacrer à une situation particulière me concernant discrètement par mail ?Au fait je ne voulais pas t'informer, car j'ai préféré réglé cette affaire tout doucement , mais vue la tournure des choses. Je suis dans l'obligation de t'en parler. J'ai vraiment besoin de ton aide financier et morale, Car là je suis en déplacement en n'afrique plus precedement en Cote D'Ivoire d'urgence et  surtout  pour le boulot. Malheureusement j'ai été agresser j'ai perdus quelque affaires personnel.Je te prie de me contacter par mail puisque j'ai même  perdu  mon  (GSM) , je suis injoignable .Dans l'attente d'une réponse. Une situation classique qui arrive à des milliers d’internautes sur cette toile à la fois révolutionnaire et stupide parfois à la limite de l’absurde. Je ne connais pas mes agresseurs. Je ne les verrais sans doute jamais. Je les imagine juste dans la misère d’un café internet d’Abidjan essayant d’escroquer désespérément à travers un monde irréel quelques personnes piégées. Ils ont oublié dans leur bêtise que nous vivons de plus en plus dans un univers si et trop connecté que des opérations semblables en deviennent presque impossibles. Mais l’intérêt de cette mésaventure aux acteurs invisibles réside dans la réaction des amis et connaissances. Il y a ceux qui me prévenaient sans savoir comment me conseiller pour stopper l’hémorragie.Ceux qui savaient mais n’étaient pas certains. Ceux qui étaient hilares parce que ce n’était pas mon style d’écriture ni ma verve. Ceux qui étaient sidérés par les fautes grammaticales inconcevables pour l’apprenti écrivain que j’étais. Il y avait aussi ceux qui doutaient en me proposant leur aide moyennant des précisions sur cette situation difficile. D’autres qui demandaient de prouver mon identité avec des indices datant de plus de trente cinq ans. Grâce à ces pirates, j’ai eu des nouvelles soudaines de personnes évaporées et ressuscitées. Elles m’ont même proposé un déjeuner ou un dîner à l’occasion. Ensuite, il y a eu aussi ceux qui n’ont pas réagi soit parce qu’ils ont compris, n’ont pas lu ou sont indifférents. La palme d’or reviendra à l’ami généreux et non virtuel qui m’a proposé espiègle cinquante mille euros. Je souhaite lui communiquer immédiatement mon numéro de compte à Monte-Carlo. Qu’il n’hésite pas. Je serai au café de Paris demain à onze heures tapantes et facilement repérable. Un panama beige clair à l’enrobage marron, des lunettes de soleil, un tee-shirt orange et un pantalon vert pomme. Merci l’ami, on ne badine pas innocemment avec une proposition aussi bienveillante…

NB. Les fautes d'orthographes sont fidèles au message original.

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 1er février 2013