« Je ne te demande pas d’arrêter de prier, je ne te demande pas d’arrêter de jeûner ou de cesser de croire en Dieu, mais je te demande d’enlever le voile. Car ta chevelure, tout comme la mienne, n’est pas un symbole sexuel qui nous fait honte. Car ton corps, tout comme le mien, n’est pas le théâtre de fantasmes érotiques…Toi comme moi, nous pouvons être vertueuses dans nos rapports humains, sans besoin de voile qui nous couvre. Nous seront jugées sur notre conduite, pas sur un bout de tissu. Sois ce que tu veux être, je respecterai ton choix. Mais soit une femme, pas un objet infâme. »

Elham Manea – Enseignante yéménite

 

Jeudi 14 février 2013. A quelques jours de l’anniversaire des deux ans de la Libye libre, cette dernière annonce la fermeture temporaire de ses frontières pour des raisons sécuritaires avec l’Egypte et la Tunisie ainsi que la suspension de tous les vols internationaux jusqu’au 18 février 2013. Une sage décision compte tenu des risques réels de débordements ou des rumeurs de déstabilisation par des milices financées et armées par l’ancien régime. A cela vient s’ajouter tous les mécontents du gouvernement actuel et l’explosion en puissance des mouvements islamistes. Tous ces clans ne sont pas apparus durant la révolution, ils existaient déjà sous la dictature. Leurs embryons enterrés et muselés sous quelques mètres de terre n’ont fait que grandir dans l’obscurité pour enfin apparaître à la lumière.

Vendredi 15 février 2013. C’est la fête à Tripoli. Une grande boum à ciel ouvert. Un carnaval de couleurs rouge, noir et vert de drapeaux, de casquettes vissées dans tous les sens, d’enseignes lumineuses, d’embouteillages rythmés par le tintamarre des klaxons et d’une musique joyeuse. Une place des martyrs en liesse. La sortie d’un long deuil silencieux et résigné. La Libye veut revivre. Rire, chanter et danser. Ensemble sans partition sans haine ni larmes. Des scènes inconcevables sous le tyran.A l’époque, toutes les manifestations étaient orchestrées par la terrifiante machine de propagande et nous restions cloîtrés dans nos maisons à suivre les nouvelles devant un écran de télévision ou s’assommer d’une longue sieste anesthésiante pour oublier. Je ne veux pas rater une miette de cet événement et j’appelle ma petite cousine à Tripoli. Euphorique, elle me raconte sa balade tardive de la veille dans les rues. Aucun danger perceptible. Les forces de sécurité efficaces et vigilantes. Quel bonheur, merci mon dieu. Je l’écoute patiemment. J’hésite à lui assombrir son enthousiasme. Mais alors la charia, ce changement de loi où l’homme pourra en épouser une autre sans l’autorisation de la première qu’en penses-tu ? Ma question est accueillie par un éclat de rire. Tout le monde sait qu’elle ne sera pas appliquée. J’insiste encore avec mon raisonnement d’exilée féministe du dimanche imbibée de théories occidentales. Comment en être certains ? Etes-vous conscientes, vous les femmes libyennes qu’en acceptant une telle situation, il y a un risque de céder le terrain à tout et n’importe quoi. Nouvel esclaffement énervant où je réalise le décalage et les paradoxes d’une société muselée qui ne sait pas encore s’indigner. Elle poursuit. Dis leur, toi qui écrit. Dis leur que même l’ambassadeur britannique est venu faire la fête avec nous. Je t’enverrai des photos. Tout va bien en Libye crois moi. Dis quand reviendras-tu ?

Samedi 16 février 2013. C’est sur Facebook que l’affaire éclate. Sana Elmansouri, la première femme amazighe présentatrice de télévision débarque à l’aéroport de Benghazi pour couvrir les commémorations, a été harcelée par des agents de la sécurité. Son crime, ne pas porter le traditionnel hijab. Un fait divers venant grossir la liste des femmes importunées pour port de cheveux à découvert.Insultes et postillons haineux proférés chaque jour un peu plus. La semaine dernière, la poétesse Aicha Al-Maghrabi a été arrêtée par un salafiste parce que son chauffeur n’était pas son maharam.[1] Plus grave encore, suite à l’intervention sur la chaine Libya Al Ahrar de l’avocate Libyenne Amal Bugaighis s’insurgeant contre ce type de comportement et demander à ceux qui veulent imposer par la force un fichu de lui indiquer sur quelle ligne du Saint Coran est stipulé l’obligation d’endosser cette étoffe ou l’interdiction de voyager seule esquissée insidieusement à l’instar de l’Arabie Saoudite. Cette femme a reçu un flot d'injures et la menace d'une décapitation à coups de sabre. Nous n’en sommes qu’aux prémisses d’une maladie perverse. C’est notre devoir de citoyennes libres et responsables de dénoncer, informer, réagir à chaque humiliation, injustice ou acte qui bafoue nos droits les plus élémentaires. Ne nous laissons pas écraser par le joug ignorant et frustré d’une seconde dictature. Refusons son installation avant qu’il ne soit trop tard.

 

Tahani Khalil Ghemati

Architecte et écrivain Libyenne

Beyrouth le 19 février 2013

 

 



[1]  C’est une personne avec lequel il est interdit de se marier