" J’ai toujours considéré qu’il s’agissait d’une affaire entre l’homme et son créateur, dans laquelle personne d’autre, et surtout pas le public, n’avait le droit d’intervenir. "

Thomas Jefferson

C’est un homme à barbe blanche avec des lunettes arborant la tenue traditionnelle libyenne. Il pourrait presque être mon grand-père ou même un lointain ancêtre. Lui, c’est le grand Mufti libyen Sheikh Sadeq Al-Ghariani. Il est originaire de Gharian, une ville du Nord-Ouest de la Libye. J’ai deux points communs avec lui, mon grand-père paternel était Sheikh et mon grand-père maternel était de Gharian. Les similitudes s’arrêteront là.  En parcourant ce matin les actualités libyennes je lis : le Mufti a appelé le gouvernement à interdire aux Libyennes de se marier avec des étrangers même si ils sont musulmans. Tout ceci pour lutter contre la multiplication de mariages entre sunnites et chiites en provenance d’Iran et de Syrie. Face à ce type d’information, je suis intriguée dans un premier stade puis mon adrénaline s’emballe incontrôlable et névrosée au rythme des vagues furieuses où le monde arabe navigue sans l’ombre d’une ligne d'horizon apaisée et sereine. Cet homme-là n’en est pas à son premier coup. Il y a quelques mois, il avait demandé au Ministère de l’Education de supprimer des manuels scolaires tous les passages sur la démocratie et la liberté de religion. La raison invoquée étant le manque de compréhension ou mauvaise interprétation des élèves qui pourraient provoquer des émeutes. A quand la fatwa pour la séparation de l’état et des religions sans être considérés comme des mécréants ou des parias indignes ? Nous venons à peine de sortir du tunnel de la dictature à coups de forceps, de morts, de disparus, de viols, de crimes impunis, de tortures, un accouchement dans la douleur sans péridurale. La nouvelle Libye se reconstruit péniblement au son de l’obscurantisme galopant. Aux femmes harcelées pour non port de voile. A celles qui le portent afin de se protéger de ces mêmes regards lubriques et pervers. Aux femmes bafouées chaque jour un peu plus dans leurs libertés et droits élémentaires comme celles d’épouser un homme selon leur propre volonté. La situation auquel nous assistons aujourd’hui en tant que spectateurs impuissants n’est que le fruit de la dictature. Elle a engendré des embryons frustrés qui ne demandaient qu’à exploser à sa mort. Ces derniers sont en train de se substituer à elle avec des méthodes similaires. On autorise d’un côté aux hommes le mariage à toutes les femmes de leurs choix toutes religions confondues au nom de la charia et de l’autre on interdit aux femmes le libre choix d’un destin déterminé par ces mêmes mâles.Dans toute cette débandade absurde, je me suis souvenue nostalgique et émue des histoires que me racontait mon père sur mon grand-père, un Sheikh Tripolitain connu et respecté. C’était lui qui mariait les jeunes femmes dans les années cinquante avec des hommes qu’elles n’avaient jamais vu. Il ne manquait jamais de leur demander : Et toi qu’en penses-tu ? Je ne connais que cette religion là. Celle qui sévit et se propage aveuglément de nos jours ne m’appartient pas. C’est une étrangère à l’âme triste et pathétique. Ne la laissons pas grignoter et envahir nos corps déjà bien abimés et affligés par quatre décennies de destruction.

 

 

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth le 16 avril 2013