bleu

 

 

 

Absentes : Adjectif inventé par une amie exilée sur une île.

« Le monde est trop grave pour qu'on le prenne avec gravité, l'existence trop dramatique pour qu'on la vive dramatiquement, l'amour trop tragique pour qu'on le traite comme une tragédie ». Jacques Higelin

 

Mardi 23 avril : Beyrouth, 6 heures du matin. Le ciel est bleu turquoise. Les enfants se réveillent doucement. Le chantier en contrebas n’a pas encore démarré. Un gros chat roux s’étire langoureusement. J’aime ce cadeau au bleu lumineux. Les pins vacillent légèrement. La journée commence bien. On se prépare à partir. Dépêchez vous. N’oublie pas ta veste. Tu ne veux pas décharger un peu ce cartable ? Non. Arrête de taper ta sœur. Elle pleurniche inutilement. Nous sommes en retard forcément. Je hurle sans en avoir envie. Satanés morveux.

Mardi 23 avril : Tripoli, 7 heures du matin. Une explosion s’empare du ciel de mon pays natal. Un attentat à la voiture piégée vient d’avoir lieu devant l’ambassade de France. A peine une heure avant l’arrivée du personnel et le passage des enfants pour se rendre à l’école. Deux gardes français sont grièvement blessés et un bâtiment en grande partie endommagé. Je l’ai appris par une amie en France. Je découvre rapidement sur les écrans les images d’un ciel enfumé et de carcasses de voitures brûlées. Des murs d’enceinte effondrés. L’apocalypse un matin de printemps. Clichés malheureusement ordinaires d’une haine à la folie meurtrière. Des mises en scènes réelles et familières où les calques des villes attaquées se superposent et fusionnent les unes avec les autres. Boston, Damas, Beyrouth, Bagdad, Kaboul, Benghazi, Tripoli. On ne sait plus très bien dans quel hippodrome nous nous situons exactement. Un champ de plus en plus confus aux revendications obscures. Qui sont-t-ils ? Combien sont-t-ils ? Que veulent t-ils ? Où se cachent t-ils ? Et surtout qui sont les principaux financiers et instigateurs d’une déstabilisation destinée à semer la terreur ? La France,  acteur engagé dans la libération de la Libye vient d’être punie. Un avertissement. La baguette cinglante du maître sur les doigts de l’élève insolent. Facebook et Twitter s’enflamment. Indignation. Choc. Colère. Je lis. Je note. Une amie d’enfance en deuil. J’ai découvert ce matin à quel point j’aimais la France. Un autre ami a remplacé sa photo de profile avec deux drapeaux libyens et français entrelacés. J’ai fait de même. Une deuxième amie écrit : je suis convaincue chaque jour qu’on vit dans un enfer. C’est ça notre enfer. Le paradis, ce n’est qu’un rêve. Une autre vient de lancer un appel à manifester aujourd’hui et condamner cet acte méprisable. Je suis triste. Le ciel de Tripoli s’est assombri kidnappé par des minables sires aux masques incurables. Résistons leur. Ne les laissons pas s’emparer de notre ciel à la lumière étoilée.

Tahani Khalil Ghemati

Architecte et écrivain Libyenne.

Beyrouth le 23 avril 2013