« Sommes-nous la noblesse

Sommes-nous les eaux troubles

Sommes-nous le souvenir

J'ai commandé décommandé

De mes yeux la prunelle

Balancé les jumelles

Pour ne garder que le flou. »

Alain Bashung

 

Après l’affaire Jérôme Cahuzac, voici les trois mousquetaires, Claude G, Nicolas S et Ziad T chargés de nous pimenter le 1er mai ainsi que la Pâques Orthodoxe. C’est l’hebdomadaire satirique le Canard enchainé qui a crachoté le morceau indigeste. Lors d’une perquisition au domicile de Claude Guéant, ancien ministre de l’intérieur, les enquêteurs ont été surpris par un versement sur son compte de 500 000 euros ainsi que des règlements de factures en liquide de sommes importantes. C’est l’heure du ménage de Printemps. La France est en première ligne. Attentat non revendiqué à l’encontre de son ambassade en Libye. Rapts de citoyens Français. Soldats tués sur le front au Mali. J’assiste pantoise au déballage. Aux réglements de comptes. Indécence sur indécence. La pornographie à heure de grande écoute. Et soudain, j’entends résonner le rire narquois d’un dictateur enterré quelque part dans le vaste désert. Un écho insupportable. Une présence au-delà de la mort. Il est toujours là. Il squatte les livres, les médias, l’actualité comme si il n’avait pas assez spolié et abimé l’existence de 6 millions de Libyens durant quatre décennies. Je relis attentivement l’article du Monde.

"Cet argent n'a strictement rien à voir avec un financement libyen, a assuré Claude Guéant. Je répète que je n'ai jamais vu trace de financement libyen soit vers une campagne électorale, soit vers quiconque en France et je n'en ai même jamais entendu parler. Cet argent tient d'une transaction banale d'œuvre d'art. C'est juste le produit de cette vente. J'ai vendu ces tableaux à un avocat étranger. J'ai tous les justificatifs. Tout cela est une affaire privée et banale."

Et je m’interroge forcément. Il est suspecté, rien n’est encore prouvé et il se défendra avec une horde d’avocats au bord de l’orgasme sans aucun doute. Je m’enfonce dans ma réflexion entêtée. Des mots incompréhensibles s’enlisent dans mes neurones névrosés et schizophrènes. Corruption, faux et usage de faux, abus de biens sociaux, blanchiment, recel, financement de campagne. Naïve, je me demande pourquoi tous ces gars sont incapables d’être plus dignes ? Peut-être qu’un mea culpa sur Canal Plus au grand journal ferait l’affaire ? Je ne comprends rien. Je ne maitrise pas grand chose. Je suis une otage. En résilience. C’est obligé. Et le fantôme revient. Il me reparle de mes nuits Tripolitaines aux souvenirs tristes terrorisés par des exécutions publiques arbitraires retransmises sur des écrans parfois brouillés, des disparitions à l’aller simple sans classe « business », des tortures et assassinats d’opposants politiques. Tripoli. Ma ville. Libye. Mon pays. France. Mon exil.

Je repense à leurs mains qui ont serré un jour la main droite du monstre mais aussi à un homme politique croisé par hasard à un diner qui m’a dit : j’espère que vous nous pardonnerez.

Je lui avais répondu souriante, fière, libre et bouillonnante : Non Monsieur, la France que j’aime m’a trahie un soir glacial de décembre 2007.  

 

Tahani Khalil Ghemati

Architecte et écrivain Libyenne

Beyrouth le 30 avril 2013