Il est venu ce matin ponctuel et fidèle accompagné de son fils. La tondeuse portée à bout de bras avec un autre acolyte. Des gestes automatiques et toujours un regard timide et pudique. J’ai passé une partie de la matinée à trier des habits devenus trop étroits. J’ai demandé aux enfants trop gâtés si ils étaient d’accord de céder leurs vélos abandonnés et rouillés faute d’espace disponible. Ils ont dit oui sans hésiter. J’ai rassemblé les chaussures à peine usées sur un bitume sans trottoirs. Alors, Abou Ahmad comment allons-nous faire avec cette histoire d’école ? Son fiston commence à arracher les herbes rebelles. Que voulez-vous faire ? Ils ont détruit ma maison au village et menacé de faire sauter l’école. Est-ce que vous laisseriez vos enfants dans ces conditions vous ? Non, bien sûr que non. Ils sont là à l’abri pour l’instant et j’espère qu’ils pourront retourner à l’école en septembre. Oui, bien sûr mais ils pourraient être scolarisés ici aussi non ? Il y a des écoles publiques. Je sais mais ils perdraient chacun deux ans à cause des équivalences. Ils étaient studieux vous savez. Désemparée et rongée par la culpabilité, j’insiste. Peut-être qu’on pourrait vous aider, il y a des associations et tellement d’argent. Ah, oui ? Il y a aussi ceux qui continuent à vivre comme si de rien n’était. Croyez-moi Madame, les riches auront toujours des grandes maisons et de belles voitures. Et les pauvres des cabanes éventrées et des pieds solides pour marcher au bord des routes. Les misérables, Jacquou le croquant et Zola se sont donnés rendez-vous ce matin au bord de ma pathétique terrasse. Je ne sais plus quoi répondre. Abou Ahmad poursuit en souriant. Ils sont tous au spectacle. Tous. Nous sommes des cobayes qu’ils s’amusent à massacrer. On continuera à mourir. Ils regarderont bien calés dans leurs fauteuils aux murs capitonnés notre lente agonie. Je suis inquiète Abou Ahmad. Pourquoi ? Mais vous, vous savez où aller non ? Vous rentrerez un jour en France et nous on restera. Je ne suis plus préoccupée. Je referme ma moustiquaire. J’entends le bruit de la machine désinfectante. Je regarde les sacs bleus que j’ai préparés. Il en faudrait des milliers encore. Des tonnes. Est-ce que cela suffira pour qu’ils nous pardonnent ? Je n’en suis pas certaine. J’ai fini Madame, il ne faut pas arroser avant 17 heures. En le payant, je lui demande de donner ce qu’il n’utilise pas à d’autres familles. Abou Ahmad me regarde droit dans les yeux sans perdre son sourire malicieux. Mais ce n’est pas terminé, il y en aura d’autres. Et là, j’ai été prise d’un frisson de fou rire incontinent impossible à contenir. Nous avons ri tous les trois lui, son fils et son ami d’un rire tremblant, complice et désespéré.

 

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 1er juin 2013