" Je veux siroter mon verre de raki au bord du Bosphore, monsieur le ministre, où se trouve notre maison de famille et si possible au coucher du soleil."  Nedim Gürsel

 

L’influenza commencée fin décembre 2010 étend sa contamination. Une maladie contagieuse et incurable pour l’instant faute de vaccin à disposition. C’est au tour de la puissante et si inébranlable Turquie. Ses minarets ont le vertige et s’effondrent une à une sous l’effet des grenades lacrymogènes. Que s’est-t-il donc passé pour assister à un tel dérapage sous contrôle et menaces proférées par un premier ministre qui se révèle sous son vrai jour avec des discours qui rappellent tristement d’autres plus célèbres. "Si vous continuez comme ça, j'utiliserai le langage que vous comprenez parce que ma patience a des limites". Mais quelle est donc cette pathologie névrosée des dirigeants de nos pays qui consiste à s’adresser à ses concitoyens en les considérant comme des enfants indisciplinés et de siffler brutalement l’arrêt du chahut massif. C’était l’histoire d’un parc et de quelques centaines d’arbres destinées au déracinement pour faire place à un centre commercial logé dans des copies d’anciennes casernes à l’architecture ottomane.

La version officielle de Stambouliotes mécontents d’une décision appliquée sans crier gare ne cache t-elle pas une réalité nettement plus grave ? Une attaque des libertés élémentaires et le gommage progressif d’un système laïc élaboré par un Mustafa Kemal Atatürk visionnaire à la poigne de fer radicale et intransigeante. Comme si nous ne comprenions que le langage de la force, du sang et de la brutalité. Comment notre bassin méditerranéen en est-t-il arrivé à ce stade de déstabilisation sécuritaire régionale qui rame en eaux troubles et furieuses ? Sommes-nous en train d’assister en spectateurs impuissants à une nouvelle réorganisation géographique ? Mais alors qui en sont les maîtres ?

Où vont donc aller les milliers de déplacés syriens fuyant leur pays en guerre ? Certainement pas en Suisse où ses citoyens habitant depuis toujours dans leur réserve d’indiens imperméables poursuivent leur politique d’autoprotection individualiste en votant une loi durcissant l’accès à la procédure d’asile. Ils ont raison. Tous les réfugiés sont des menteurs et des vagabonds en baluchon qui ont décidé de quitter leurs pays de leur plein gré pour venir profiter des richesses helvétiques. Fermons leur nos portes et laissons les errer. Mais quelle malédiction est tombée sur nos têtes pour expédier ainsi sur les routes des enfants qui seront non seulement amputés de l’essentiel c’est-à-dire l’éducation mais aussi déracinés, traumatisés exilés à jamais de leurs terres natales. Au Liban meurtri, saturé en chute libre sans parachute chaque jour la température monte de quelques degrés. Tout le monde attend. L’été s’annonce en position je mets ma ceinture de sécurité, je ferme les yeux, je bouche mes oreilles, je ne veux même plus entendre le bruit de la chute. Elle est silencieuse, insidieuse, inconnue comme la mort.

 

Dis maman, pourquoi c’est la guerre à une heure d’ici ?

 

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 11 juin 2013