«  C’est un arrachement qui implique la mémoire, son noyau, son intégrité. C’est se détourner de soi. C’est se rendre à l’errance. Quitter sa terre. Quitter sa définition. » Nina Bouraoui

Beyrouth, un jeudi matin à 7 heures 30.

Une école quelque part dans les montagnes libanaises. Les voitures défilent comme à l’ordinaire dans un chaos d’une banalité terrifiante. Des hordes d’enfants aux cartables sanglés sur les épaules s’en éjectent et slaloment entre les carcasses des cylindrées luxueuses et les autres en état de décomposition très avancé. J’essaye d’oublier les klaxons impatients et leurs chauffeurs déjà au taquet. Je me concentre sur ma progéniture que je ne veux surtout pas sacrifier sous un pneu lisse. Une petite style première de classe s’approche du fiston. - Tu vas à la messe ce matin ? Il y a les parents qui sont là. - Oh, moi ma mère elle préfère aller au sport et de toute façon elle est musulmane. Je talonne tout en étant discrète. Je ne veux surtout pas perdre une seule bribe de la conversation. – Ah, 3an jaaad – exclamation typiquement libanaise qui signifie : non, c’est vrai ? – Musulmaaaaane ? Nooon ? Tout le monde arrive finalement à destination sain et sauf. Ouf. En repartant, j’ai été soudainement prise par une oppression thoracique. Le petit déjeuner a commencé à se frelater et attaquer mes boyaux. Et là à cet instant précis, la nausée de mes trente ans d’exil dans une Europe raciste et hypocrite est remontée comme une révélation évidente. Le Liban aux multiples confessions serait-t-il lui aussi un Tartuffe perfide comme cette vieille Europe sur le déclin ? Et comme toujours inévitablement mon tapis volant m’expédie à mon pays natal. La Libye.

Là-bas, il n’y a ni de Ah, tu es chrétien maronite ou grec orthodoxe ? Il y a Ah, quelle horreur encore un kafer – un mécréant – pour tous ceux qui défendent la laïcité y compris les musulmans. Un constat tragique de la pauvreté culturelle et de l’hermétisme galopant. Un virus qui se transmet des géniteurs à la progéniture. Il n’y a pas si longtemps, être de nationalité libyenne était assimilé à terroriste notoire. Méfiance et humiliation de rigueur. Aujourd’hui, c’est être musulman qui suscite la terreur et la vigilance. L’étonnement de cette petite fille face à l’affirmation du fiston est révélateur d’une situation inquiétante où l’on ne fait que s’enliser chaque jour un peu plus. Une femme arabe et musulmane est devenue identifiable à travers son niqab ou hijab. Deux camps sont clairement en train de se dessiner qu’on le veuille ou non. Il y a les sans. Et les avec. Entre deux, c’est la cour de récréation sans maîtresse d’école.

A quelle pays ou communauté s’enraciner à nouveau ? Sommes-nous condamnés à l’errance par manque cruel de références communes ? En choisissant un retour vers la méditerranée j’ai essayé de retrouver l’ombre d’un citronnier à la sieste réparatrice, la caresse d’une brise marine savoureuse, le parfum enivrant d’un bouquet de jasmin, le bruit énervant d’une cigale coincée quelque part et un ciel bleu turquoise. J’ai aussi voulu revoir un sourire différent de notre ami Colgate et peut-être même une légèreté insouciante, un brin innocente en robe à fleurs. Il y a des jours où ils répondent tous présents en même temps et à d’autres ils disparaissent sans sommation. Contrariés et fâchés par la schizophrénie et la stupidité des hommes. C’est décidé, mon citronnier sous le bras, c’est dans un ailleurs gardé jalousement secret que j’irai le planter. C’est un curé orthodoxe qui me l’a chuchoté  l’autre jour : la vie, c’est fait pour être heureux !

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 13 juin 2013