En lisant le Monde daté du 9 mai 2014, je suis intriguée par un article au sujet de Riad Sattouf auteur de BD d’origine syrienne.

http://www.lemonde.fr/le-magazine/article/2014/05/09/riad-sattouf-retour-a-la-ligne_4413157_1616923.html

Il vient de publier un livre intitulé « L’Arabe du futur, une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984). Ce qui m’interpelle c’est la partie consacrée à sa prime enfance dans la Libye de Khadafi et aussi ses propos : « Raconter le Moyen-Orient à travers le regard candide d'un enfant était mon but, poursuit Riad Sattouf. Un enfant est dénué de la grille de lecture que l'on acquiert une fois adulte, et qui dépend de l'endroit où l'on a grandi. Je voulais raconter des faits, sans jugement. J'aime les récits de voyages, les descriptions de sociétés lointaines… » (…) « Le fait de les réactiver permet d'explorer de nouveau le contexte de l'époque. Je me souviens très bien des discussions surréalistes entre ma mère et mon père au sujet du Livre vert de Kadhafi. » Etant de nature curieuse et concernée par tout ce qui est publié au sujet de mon pays, je décide illico de me procurer le récit historique et sociologique énoncé par le journaliste.

Je le trouve bien exhibé à la verticale en excellente position sur les rayons de la Fnac. Je m’en empare fébrile comme tout opus agitant mes sens. La couverture est noire sur le haut et à mi chemin il y a l’immense portrait du feu guide Libyen sur fond rouge sang et vert shrek. Le bas est inondé de globules écarlates illustrés d’un couple de la même couleur avec un enfant blanc sur les épaules du père comme si ils se rendaient à un gentil pique nique à la campagne. Le dos est noir à nouveau avec l’inscription suivante : « Ce livre raconte l’histoire vraie d’un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Assad. » Le décor est agrémenté de l’effigie d’un taureau.  J’ouvre et je déguste les premières pages aux dessins légèrement naïfs à la similitude troublante avec ceux de la talentueuse Marjane Satrapi. L’auteur a deux ans lorsqu’il arrive à Tripoli et il en repartira à six direction Paris la tête remplie de souvenirs à la précision déroutante. Au fur et à mesure de ma lecture attentive je découvre interloquée des détails ne faisant pas partie d’une réalité que j’ai vécue ainsi que mes proches à ce moment là. Ainsi à la page 22, je suis surprise par les scènes d’insultes devant les coopératives où les libyens et aussi les étrangers faisaient la queue pour la nourriture rationnée comme en temps de guerre dans un des pays les plus riches du bassin méditerranéen. Une scène surréaliste lorsque l’on sait la terreur exercée à cette époque là où personne n’osait articuler une seule bribe de peur d’être transféré directement au centre de torture le plus proche. A la page 24, j’apprends grâce à une jolie illustration les quelques exemples de menus offerts par l’état. Les boites de corned-beef et les bananes. Je n’en ai jamais mangé et il n’y a qu’une seule chose dont je me souviens c’est les boites de thon et la farine. Je suis sûre que beaucoup de Libyens seraient prêts à témoigner et jurer sur le Saint Coran que leurs enfants n’avaient jamais vu la couleur d’une moindre banane. Les Chiquitas étaient réservées aux proches du régime livrées en avion spécial du Costa Rica. A la page 41, la voisine de palier est en total look Fantômette niqab et dans les rues de Tripoli à la page 44 je me suis demandée si je n’étais pas à Téhéran. Tout est mensonge et fantasme. Il n’y avait aucun port de niqab dans la Libye des années 80, peut-être quelques rares hijabs et des vieilles dames tripolitaines dans leur tenue traditionnelle de farachia blanche. Mon supplice s’achève à la page 66 où l’auteur quitte enfin avec soulagement la Libye pour Paris ensuite la Syrie. Un ouvrage de 158 pages à 20,90 euros à l’histoire vraie d’un enfant blond. Je suis non seulement affligée mais triste et aussi très fâchée.

Monsieur Sattouf, que les occidentaux et en particulier les américains à la propagande inculte cultivent et tissent notre désastre et malheur d’arabes à la dérive je veux bien mais vous un auteur d’origine syrienne avec un père partisan du panarabisme et de l’éducation arabe nous serve un dessin aussi embrouillé de l’histoire d’un pays qui se trouve être le mien croyez moi j’en reste les bras ballants d’interrogation.

Tahani Khalil Ghemati

Architecte et écrivain Libyenne

Genève le 10 mai 2014