« Mais le pays natal est moins une étendue qu'une matière; c'est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C'est en lui que nous matérialisons nos rêveries ; c'est par lui que notre rêve prend sa juste substance ; c'est à lui que nous demandons notre couleur fondamentale. En rêvant près de la rivière, j'ai voué mon imagination à l'eau, à l'eau verte et claire, à l'eau qui verdit les prés. Je ne puis m'asseoir près d'un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur... Il n'est pas nécessaire que ce soit le ruisseau de chez nous, l'eau de chez nous. L'eau anonyme sait tous mes secrets. Le même souvenir sort de toutes les fontaines... » Gaston Bachelard – L’eau et les rêves -

La Libye n’existe plus titre le Monde dans son édition du 10-11 août 2014. Une annonce à l’uppercut fatal et inéluctable. Une condamnation triviale sans juge ni jurés ou public. Un huit clos en enfer. Le reportage est signé par la journaliste Florence Aubenas au courage invincible à l’instar de son article. C’est l’affirmation cynique d’un député libyen qu’elle a rencontré à Tripoli. Ce pays n’existe plus. Je poursuis ma lecture à la découverte d’un pays méconnu. C’est la guerre des milices. Je ne comprends plus rien. Les strates se superposent en un désordre confus et prévisible. Misrata, une ville à 200 km à l’est de Tripoli devenue mondialement connue grâce à un philosophe français qui s’était donné comme mission de la sauver avec Benghazi. Une ville qui a crée son propre état et organisation. Je suis perplexe. Je n’ai pas toutes les clés de lecture nécessaires à la compréhension d’une problématique qui n’a pas émergé avec la révolution en février 2011. Je me suis alors souvenue d’un café pris à Beyrouth en compagnie d’un photographe libanais reporter de guerre qui est entré parmi les premiers à Benghazi. J’étais enthousiaste, pleine d’espoir et submergée par la joie de la disparition impensable d’un des plus vieux dictateurs d’Afrique du Nord. Débordée de projets, d’idées et d’échanges j’étais enfin fière après quatre décennies de sortir des ténèbres en affirmant haut et fort ma citoyenneté libyenne.

Tout était possible, tout était à faire et non à refaire. C’était l’oasis au milieu du désert. C’était le néant où tous les possibles et impossibles s’accoupleraient pour le meilleur comme pour le pire. Des mariages où l’improbable aurait pu converser avec le probable. J’étais l’enfant qui n’avait jamais douté de l’existence du Père Noël mais aussi celle de la petite souris, aux vœux que l’on fait aux étoiles filantes ou aux prières devant des bougies longilignes jaunes chancelantes plantées dans le sable des petites chapelles grecques orthodoxes à la blancheur virginale suspendues en haut des collines.  J’allais rentrer au pays construire et reconstruire, réhabiliter et conserver, créer et recréer, ouvrir et découvrir. J’irais pour la première fois sur une terrasse de café libre comme sur une piazza italienne. Je rêverais face au déhanchement des branches d’oliviers centenaires et j’humerais les effluves enivrants des jasmins du crépuscule. Je respirerais à nouveau l’odeur âcre et humide du soleil levant. Tu sais ce que j’ai vu dans ton pays ne présage rien de bon je ne suis pas très optimiste. Il me l’avait affirmé direct brut de décoffrage. Je l’avais regardé interloquée en me disant : ces libanais sont insupportables ils croient tout savoir mais ils ne savent rien, nous, les libyens nous sommes différents et nous montrerons au monde entier de quoi nous serons capables. Je lui avais dit qu’il se trompait et que nous avions tellement souffert de notre non existence durant quarante deux ans qu’on ne pouvait plus faire autrement que d’être tous unis pour la même cause. La liberté, la démocratie, la fraternité et bien d’autres choses en apnée dans une mer d’utopie naïve et triste.

Ce pays n’existe plus. A-t-il réellement existé un jour ? Spolié et pillé à maintes reprises sous le joug d’empires greco-romain, byzantins et ottomans. Colonisé par les italiens durant de longues années jusqu’à son indépendance en 1951 en tant que royaume fédéral et la découverte fatale quelques années plus tard d’un gisement de pétrole qui en fera le premier producteur d’Afrique mais n’éduquera pas un pays possédant un taux d’analphabétisme honteux résultante des invasions multiples. Le coup d’état de 1969 plongera définitivement un pays au potentiel colossal dans les abymes à la terreur silencieuse. Une non existence. Une appartenance honteuse. Un enracinement contrarié. Une implantation compliquée. Une évolution et reconnaissance censurées. Sommes-nous condamnés à demeurer obstinément dans l’ignorance et l’indifférence veule ? C’est une errance à la surprise désagréable. Ce n’est pas le pays qui n’existe plus c’est désormais le pays qui n’a jamais existé. Un jour de hasard, on lui a tracé un avenir aux frontières dessinées à la règle. Il a été kidnappé par un bandit de long chemin à la conscience alerte et tel l’hydre de Lerne il a enfanté à chaque fois qu’on lui coupait la tête d’autres têtes. Quel Héraclès viendra à notre secours afin de les brûler seul moyen de les éradiquer à jamais ?