J’aime me promener dans les cartons des marchés aux puces, ils nous racontent des histoires du passé et l’on trouve une multitude d’objets ayant eu leur quart d’heure de gloire sur une étagère, un vieux buffet ou un mur. L’autre jour, il y avait même une famille entière à l’abandon. Les photographies en noir et blanc de leur mariage, des portraits légèrement colorés, des enfants souriants timidement, un album en entier à vendre. J’ai réalisé un vrai voyage low cost. Depuis que j’ai quitté Beyrouth je navigue entre nostalgie, écoeurement, honte et détestation. Je suis de retour dans cette vieille Europe très fatiguée et cloisonnée subissant chaque jour les menaces d’un envahisseur parfaitement identifié. Sur les marchés, je retrouve parfois les esquisses du sourire de mon légumier syrien de Beyrouth ou l’humour du jardinier exilé de Homs.

Samedi dernier, j’ai entamé une négociation musclée avec un marchand de tapis égyptien. Je l’avais repéré discrètement et m’étais promise de retourner le voir. J’aime les kilims spécialement afghans. Cette fois ci, j’ai décidé de me démasquer et de m’adresser à lui en arabe ma langue maternelle. Surpris et désorienté il me demanda : - Mais d’où venez vous ? En Mata Hari des sables, j’aime brouiller les traces et mélanger plusieurs accents arabes entre eux. Ce jour-là, j’ai décidé d’unir avec insolence le dialecte libanais avec l’égyptien et le libyen. J’aime aussi jouer au jeu de la devinette des pays d’origine et scruter la tête de mon interlocuteur lorsque je lui révèle la vérité. J’ai la chance d’avoir un faciès à la fois grec, libanais, tunisien, italien ou français du sud. Une salade méditerranéenne saupoudrée de cumin, citron et rehaussée d’un peu de thym frais. Mon marchand comme tous les autres passa en revue tous les pays du bassin méditerranéen en occultant totalement la Libye ce qui est un peu naturel puisque nous n’existons pas. Nous nous sommes même dédoublés après une féroce guerre estivale au lieu de profiter des rivages exceptionnels de la mer de Libye, nous avons préféré détruire l’aéroport et nous entretuer entre nous. Nous avons désormais tel Orthos deux têtes, deux parlements, deux gouvernements, un dédoublement qui en dit long sur la maladie incurable dont nous souffrons depuis des décennies. La bonne nouvelle dans tout ce chaos c’est la nomination d’une femme téméraire au Ministère des Affaires Etrangères. - Alors vous ne trouvez toujours pas d’où je viens. Le Yémen ? Non. Je ne sais pas Madame. La Libye ? Ce n’est pas possible, vous êtes libyenne !

Cet instant magique à la sésame ouvre toi a toujours été un grand moment parce que non seulement c’était la reconnaissance officielle d’une appartenance à une nation mais j’existais réellement. La seule différence c’était le type de réaction de mes interlocuteurs, en règle générale un occidental dira hypocritement : - Mais vous ne ressemblez pas du tout à une libyenne. L’image qu’il a de la Libye c’est le désert, les chameaux, les infirmières bulgares, Khadafi et ses amazones kidnappées. L’égyptien lui m’a gratifiée d’un immense sourire et s’est exclamé : - C’est incroyable vous êtes nos frères et voisins. C’est vrai mais vous avez vu ce qui se passe chez moi ? Oui, je sais mais ne t’inquiète pas tout ceux qui sont en train mettre le désordre chez toi ils viennent de chez nous on les a chassés. Et il partit dans un éclat de rire. - Vous n’avez pas envie de les reprendre non ? Tu verras ton pays va s’arranger, on va vous aider. L’espace d’une seconde je me suis surprise à en rêver. J’ai repensé tristement à mon amie d’enfance enfermée dans sa maison, à son fils ne pouvant pas suivre une scolarité normale, à sa fille qui allait devoir se voiler si elle veut aller à l’université, aux coupures d’électricité, aux pénuries d’essence et à tant d’autres histoires encore plus dramatiques.

Hier, j’ai entendu aux nouvelles que Nicolas Sarkozy se préparait à revenir en scène et que Bernard Henri Lévy donnait la réplique sur les planches d’un théâtre parisien. Les Emirats arabes unis sont en plein essor, Dubai va agrandir son aéroport en prévision de l’exposition universelle de 2020 et le Qatar dément tout soutien aux djihadistes.

Et nous qu’allons-nous devenir ? Quelques intellectuels français ont écrit cet été sans vergogne que nous devions prendre nos destins en main et que la France ne pouvait pas aider les libyens dans la reconstruction de leur pays auquel ils ont largement participé à détruire. – Il vient d’où ce tapis ? – D’Afghanistan, 100% laine, je débarrasse les maisons des riches. Le marchand de tapis égyptien s’est empressé de le mettre dans un sac bleu Ikea comme si il avait peur que je change d’avis. Je suis repartie en lui promettant de revenir très vite. Je me sentais légère et heureuse avec mon afghan adopté qui se balancait sur mon épaule droite. Ne t’inquiète pas, vous êtes nos frères nous allons venir vous aider très prochainement…