Dédié à Kyane et Christie

Deux ans. C’est peu et trop tant l’absence et le chagrin sont toujours aussi vifs en nos cœurs.  Je suis revenue en visite dans ce Beyrouth que j’ai quitté fâchée et déçue. De retour dans une Beyrouth qui n’est plus tout à fait la même. Tu ne réponds plus au téléphone mais ton profil Linkedin affiche de temps en temps un cynique :

- Connaissez-vous Bahaa Balboul ?

A chaque voyage depuis plus de quinze ans au pays du Cèdre, je suis happée par cette émotion d’une incohérence insolente qui m’étouffe la gorge à la sortie de l’aéroport. Le Liban, ce n’est pas ma terre natale. Je n’ai pas de famille de sang mais des liens d’un cœur qui bat en une chamade incontrôlable à chaque atterrissage. Ma première fois, c’était sur le port de Byblos. Le comité d’accueil chaleureux était à la hauteur d’un ministre ou d’une vedette en visite exclusive. J’ai été parachutée dans un restaurant au brouhaha de rires et conversations se côtoyant en une cacophonie heureuse. Le Saint-Tropez à la libanaise. En ce temps là, nous étions encore ce groupe d’amis se retrouvant autour d’immenses tables débordantes de mezzés, de grillades de toute sortes et d’arak brun incontournable liquide à désaltérer nos gosiers en hurlant joyeusement : - Kassek !L’insouciance. La vie. La musique. La danse. La vie surtout avec tes amis, tes amours et tes emmerdes. Charles Aznavour sera à Batroun cet été. La soprano Hiba Tawaji côtoiera Mireille Mathieu à Byblos. Etrange cohabitation. Un paradoxe franco-libanais wa Khalas. Et un hommage à Baalbeck sur les marches du temple de Bacchus en compagnie des écrivains Adonis, Etel Adnan, Wajdi Mouawad, Salah Stétié ou la poétesse Nadia Tuéni. Que de belles choses. Chienne de vie. Souvent trop courte. Un vent traitre. Il n’y a toujours pas de gouvernement au Liban, c’est toujours la guerre en Syrie et en Libye. Amal est toujours avec Georges. Le troubatour Angelo Branduardi a eu ses soixante cinq ans.  La France est encore sous Hollande et l’Amérique sous Obama. Les riches se plaignent de la crise économique. Et les pauvres s’en fichent puisqu’ils ne seront jamais comme eux de toute façon. Bahaa, tu t’es éclipsé sur la pointe des pieds avec cette belle dignité en cette soirée de printemps autour d’un frangipanier capricieux face à ce Metn que j’ai tant aimé. Beyrouth ne sera plus jamais la même sans toi. Tu es partout. Dans ce café pris au-dessus du rocher des pigeons, sur la corniche ou cette plage à la sortie de Byblos. Tu es encore dans ces ruelles de Zouk Mikael, la zone piétonne de Milan, le jardin anglais de Genève ou le cimetière Saint-Georges avec tes commentaires au fou rire naïf sur les tombes d’inconnus. Tu es dans ces chansons françaises et italiennes. Toi, qui n’écoutait l’arabe de Fairuz qu’en voyage. Tu es sur ces îles grecques que tu as visité enfant. Tu es dans tous ces restaurants où nous n’avions pas le temps de t’attendre choisir ton plat préféré. Tu es dans cette nonchalance contemplative d’un poète errant qui observait le monde d’un regard d’enfant qui avait oublié de grandir. Tu nous manques furieusement l’ami. On t’aime.

Mes amis étaient plein d’insouciance

Mes amours avaient le corps brûlant

Mes emmerdes aujourd’hui quand j’y pense

Avaient peu d’importance

Et c’était le bon temps.