« Things are going to slide in all directions / There won't be nothing, nothing you can measure anymore... » Leonard Cohen

 

Peut-on faire fi du tsunami planétaire de la nuit du 8 au 9 novembre ? Une insomnie aussi brusque et romantique qu’une alarme de radio réveil désagréable me surprit à quatre heures du matin. Je me retrouve à faire défiler les actualités de ma page Facebook. Et la stupeur s’est esquissée petit à petit à la lecture des statuts : « USA : et soudain j’ai peur. » « Consternée, je vais me coucher, svp réveillez-moi dans quatre ans. » A peine remise de mon choc, voilà qu’à nouveau cette fois-ci à cinq heures du matin, mon amie d’enfance exilée en Californie m’écrit : Leonard Cohen est mort ! J’ai d’abord pensé à un mauvais gag nocturne californien. Leonard venait de sortir un album en octobre « You want it Darker. » il semblait en forme malgré la noirceur prémonitoire de ses textes. Chanteur à la voix caverneuse et aux mélodies un brin mystiques, il agaçait les maris qui, tout en le jalousant secrètement hochaient la tête en disant : - Ah, non pas encore lui pour plomber l’ambiance, la corde ou le gaz ? Leonard est mort et j’ai décrété trois jours de deuil. J’écoute en boucle Hallelujah, Suzanne, So long, Marianne et the Future, une chanson visionnaire  annonciatrice de l’ère sombre et guerrière dans laquelle nous nous enlisons inexorablement. En invitant à nouveau Leonard dans mon salon c’est comme si il n’était pas parti, il est toujours là, il flotte paisible et heureux. La main de Marianne sa muse et amante disparue en juillet est revenue le chercher. C’est beau, poétique, émouvant à souhait. On se surprend à chantonner, à rêver, à espérer. Se réveiller avec un monde en paix. Appuyer sur le bouton rembobiner. Aimer les belles et tristes histoires d’amour. N’avoir que sa fleur aux dents. Les photographies en noir et blanc de leur amour sur l’île Grecque d’Hydra se déclinent à dos d’âne ou d’une Marianne souriante, radieuse devant une machine à écrire qui nous rappelle aux souvenirs d’un temps qui a été, n’est plus et ne sera plus. Love and Peace. Leonard n’est pas mort, il s’en est allé vers d’autres rivages, d’autres îles, il a choisi de prendre congé discrètement en nous faisant don pour l’éternité de ses sublimes textes aux intonations douces et messages prophétiques. Sa disparition, c’est comme un bras d’honneur à ce monde gouverné par tous ces bouffons inutiles qui envahissent et squattent nos écrans vulgaires. Ils nous saoulent avec leurs discours stériles, leurs interdictions à outrance, leur populisme hypocrite, leur arrogance crasse et leur mépris mondial. Partons mes amis rêver avec Leonard : « Marianne, le temps où nous sommes si vieux et où nos corps s’effondrent est venu, et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne. Tu sais que je t’ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse, je n’ai pas besoin d’en dire plus à ce sujet car tu sais déjà tout cela. Maintenant, je veux seulement te souhaiter un très bon voyage. Adieu, ma vieille amie. Mon amour éternel, nous nous reverrons”. 

 

Tahani Khalil Ghemati

 

11 novembre 2016