Sur les routes de l’exode
 
Batool 49 ans et Lazim 51 ans, un couple d’irakiens vivant à Qaraqosh, - une ville au Nord de l’Irak d’environ 50 000 âmes - avaient une existence sereine et heureuse en compagnie de leurs quatre enfants, Andraws 18 ans, Yousif 16 ans, Aram 12 ans et Marina 10 ans. Qaraqosh, une ville largement médiatisée par l’invasion des djihadistes de l’Etat islamique le 6 août 2014 et reprise à nouveau par l’armée irakienne en octobre 2016 lors de la bataille de Mossoul. Qui aurait pu imaginer qu’en une belle journée chaude et humide d’un mois d’août 2014, Batool et Lazim seraient contraints d’abandonner leur maison et leur terre natale pour atterrir deux ans plus tard dans la petite ville française de Divonne les Bains seulement parce qu’ils appartenaient respectivement à l’église catholique syriaque et orthodoxe ? Les combattants de Daech aux épées bien aiguisées avaient donné un ultimatum à Mgr Petros Mouché, l’archevêque de Mossoul avec quatre options à choix : payer une amende pour avoir la vie sauve, se convertir à l’islam, prendre la fuite ou mourir la tête décapitée. « Au départ, nous étions défendus par les peshmergas des combattants des forces armées du Kurdistan Irakien mais lors de l’offensive de 2014, ils ont été rapidement débordés par l’afflux massif des populations fuyant la guerre en direction d’Erbil. » explique Lazim sur un ton grave.
« Les premiers bombes commençaient à tomber. » confirme Batool au visage rond et regard décidé. Batool - en arabe signifie « consacrée à Dieu » un surnom donné à la Vierge Marie. A Qaraqosh, elle était infirmière et sage-femme. Deux métiers allant de pair. Une déesse Maïa s’exprimant en araméen – la langue du Christ - dans une région où les chrétiens chaldéens formaient une des communautés les plus ancestrales de l’histoire. « J’ai pratiqué pendant trente trois ans dans un hôpital. Nous avons toujours été là depuis notre arrière arrière grand-père. » Dit- elle tout en préparant son thé noir et d’insister pour que l’on honore ses gargantuesques tranches de gâteau. Une abondance nourricière et chaleur humaine génétiquement naturelle que possèdent les peuples de ce Proche-Orient désormais décomposé et explosé.
Lazim – en arabe signifie « obligatoire » - était maçon. « Je travaillais sur toutes sortes de chantiers de construction. Le travail ne manquait pas. » Déclare Lazim en confirmant ses propos en s’aidant de ses larges pognes toujours prêtes à l’emploi. « Mais voilà, Daesh est arrivé une première fois en juin 2014 et nous sommes tous partis nous cacher dans un couvent pendant quelques jours ensuite nous sommes retournés à notre maison pour à peine deux mois. » La famille devra se séparer pour faire le trajet jusqu’à Erbil où le frère de Lazim s’était réfugié. Lazim partira seul avec sa voiture et Batool  avec les enfants dans un bus affrété par le couvent. « Nous avons quitté Qaraqosh le 6 août à 23 heures, approuve Batool, nous étions tout un convoi de voitures mais l’armée nous a arrêtés et obligés à poursuivre notre route à pied jusqu’à Erbil. C’était un chaos indescriptible, nous étions 40 000 peut-être 50 000 je ne sais plus très bien. Ils triaient les garçons en âge d’aller combattre, j’ai eu très peur pour mes garçons. Nous avons marché toute la nuit jusqu’au lever du jour et là j’ai pu contacter Lazim grâce à nos portables. Nous nous étions réfugiés dans un bâtiment à la construction inachevée avant de repartir pour le village chrétien d’Armouta à une heure d’Erbil. L’église a ouvert sa salle paroissiale pour accueillir tous les réfugiés, nous étions une quarantaine de familles entassées les unes sur les autres. » Lazim se lève alors pour mimer la place qui leur avait été allouée à tous les six.
« Nous avions des matelas par terre et des canapés qui faisaient office de séparation murale. Un petit 3 m2 avec un seul wc et douche pour tout le monde. Nous avons vécu là durant cinq mois puis nous avons décidé de partir à Beyrouth au Liban. J’ai vendu la voiture pour payer les billets d’avion. J’avais mon frère qui habitait là bas dans un appartement au 5ième étage sans ascenseur que nous payions 600 dollars sans compter le reste des dépenses c’est-à-dire l’électricité, l’eau etc. Mais après deux mois nous repartions à nouveau, Batool ne recevait plus son salaire de l’hôpital à Qaraqosh et nous avions tout dépensé. »
Retour à Erbil à la salle paroissiale où toute la petite famille a pu bénéficier de l’aide des organisations humanitaires pour la nourriture. L’église Chaldéenne d’Erbil viendra à leur secours en payant une maison qui abritera deux autres familles. Batool, Lazim et leurs enfants y  passeront quatre mois tous confinés dans la même chambre. Ils verront une issue à leur errance grâce au frère de Batool réfugié à Grenoble qui signalera leur situation à l’AEMO – Association d’entraide aux minorités d’Orient – mais aussi à travers la visite du maire de Divonne-les-Bains Etienne Blanc de retour d’une mission parlementaire à Erbil que la famille a été identifiée.
Le relais administratif et logistique sera repris par l’association paroissiale Saint-Etienne de Divonne présidée par Philippe Desjeux et l’équipe de la mairie de Divonne. Après moult péripéties administratives, la famille arrivera finalement le 17 septembre 2016 à Lyon ensuite Divonne-les-Bains. Soulagés et émus par l’énorme vague de solidarité des habitants, ils ne se lassent pas de faire part de leur reconnaissance. Grâce aux divers dons, la famille a pu bénéficier de tout le nécessaire afin de s’installer confortablement dans le logement social mis à disposition par la mairie de Divonne. Tous les enfants sont maintenant scolarisés et s’adaptent peu à peu à leur nouvelle vie aux perspectives d’avenir prometteuses.
Andraws, l’ainé de la fratrie a commencé un apprentissage en hôtellerie à Bellegarde avec déjà un stage à la clé chez un restaurateur Divonnais, Yousif et Aram sont au collège de Ferney-Voltaire et suivent la filière FLE – le français langue étrangère – et Marina la petite dernière s’intègre rapidement à l’école primaire du Centre. Quant à Batool et Lazim à raison d’une heure par jour de français enseigné par des bénévoles, ils parleront bientôt la langue de Molière qui viendra enrichir l’araméen, le syriaque et l’arabe qu’ils maitrisent parfaitement.
Lazim pourra peut-être bientôt travailler aux services techniques de la mairie dès qu’il recevra sa carte de séjour française et Batool en excellente cuisinière -  d’après Philippe Desjeux qui a eu la chance de savourer quelques spécialités – fera connaitre peut-être un jour ses talents culinaires auprès d’évènements ou autre sur commande spéciale. Tout est bien qui finit bien à l’instar de la fameuse expression Shakespearienne néanmoins la conclusion à méditer car toujours d’actualité reviendra à l’écrivain et philosophe visionnaire palestino-américain Edward W Said condamné à un exil perpétuel :
" Le plus grand fait de ces trois dernières décennies est, à mes yeux, la vaste migration humaine qui a accompagné la guerre. La colonisation et la décolonisation, la révolution économique et politique, et des phénomènes aussi dévastateurs que la famine. La purification ethnique, et les grandes intrigues de pouvoir. "