« Quand un monde de déceptions et d'ennuis s'abat sur vous, si l'on s'abandonne pas au désespoir, on se tourne soit vers la philosophie soit vers l'humour. » Chaplin

Vendredi 27 janvier, le président américain, Donald Trump a signé un décret migratoire bannissant les citoyens de sept pays musulmans ainsi que les réfugiés.  Les pays concernés sont les suivants : Le Yémen, l'Iran, la Libye, la Somalie, le Soudan, la Syrie et l'Irak.

Je parcours éberluée les messages qui affluent sur les réseaux sociaux et les médias. Théoriquement, je ne suis pas concernée par ces mesures sévères au contenu arbitraire. La stupeur de l'élection d'un 45ième président républicain légèrement fantasque n'étant pas encore digérée voici l'application de ses menaces électorales que personne ne prenait au sérieux. Née en Libye, de parents libyens, architecte de formation, je vis entre la France et la Suisse depuis plus de trente ans et je suis détentrice d'un passeport Helvétique. J'ai vécu sous une dictature impitoyable toute la première partie de mon enfance. A l'époque, chaque discours de notre « guide » imprévisible nous laissait dubitatifs voire assommés. Le lendemain, il mettait en œuvre ce qu'il nous avait promis à grand coups de vociférations névrosés. Aujourd'hui, de l'autre côté de l'Atlantique un air similaire à l'odeur nauséabonde navigue et se mélange joyeusement à toute cette atmosphère malsaine, patriotique et guerrière. Des élections à priori démocratiques  peuvent-t-elles tout pardonner ou justifier ? Ce n'est pas la première fois que les Etats-Unis interdisent aux ressortissants libyens l'accès à leur territoire. Nous partageons en effet quelques décennies d'une histoire d'amour composée de fragrance pétrolière et d'une fureur rebelle envers l'impérialiste arrogant américain. La présence américaine en Libye date officiellement du 9 septembre 1954 où un protocole militaire fut signé avec les Etats-Unis lui donnant le droit de conserver ses bases militaires, la plus connue étant Wheelus Field à Tripoli actuellement Mitiga International Airport. Les forces américaines occuperont cet espace stratégique jusqu'en 1970, date de leur départ suite au coup d'état de Mouammar Khadafi en 1969. Dès lors, les relations entre la Libye et les Etats-Unis ne cesseront de se dégrader avec l'opération El Dorado Canyon en avril 1986 bombardant Tripoli et Benghazi en représailles à l'attentat d'une boite de nuit à Berlin, l'attentat de la Pan Am en décembre 1988 au-dessus de Lockerbie et un embargo qui durera de 1986 à 2003. Spectatrice passive et impuissante, je vais sauter d'une dictature interminable à un printemps agité qui finira par exploser en un chaos malheureusement prévisible. Tous nos espoirs démocratiques seront broyés et déchiquetés sans état d'âme ni poésie envers notre naïveté stupide. La mer méditerranée débordera de cadavres et de désespérés en quête d'un avenir meilleur.

L'Amérique, ce n'est plus Joe Dassin ni Sergio Leone, les frères Taviani ou Chaplin. En voulant faire visiter à mes enfants New-York je me suis retrouvée dans cette spirale administrative absurde et injuste sans fondement. Ma demande de visa n'a pas été refusée, la réponse a été plus insidieuse et laconique : - Nous ne pouvons pas continuer à procéder à votre demande et vous serez remboursée des frais engagés. La suite du message contient des liens colorés se succédant les uns aux autres sur la toile qui incitent à l'annulation de cette visite touristique. N'ayant aucune urgence à me rendre aux Etats-Unis cela ne m'affecte pas, ce qui n'est pas le cas de tous les autres ressortissants. Tout cela nous interroge sur nos origines malgré l'exil et l'intégration au sein de son pays d'accueil. C'est une remise en question de tous les discours politiques martelant à longueur de journée le concept d'intégration réussie notamment en France. Originaires de pays figurant sur la liste noire, jusqu'à quand allons-nous subir l'humiliation et le mépris des administrations ? Allons-nous continuer à courber l'échine par simple reconnaissance ou enfin relever la tête malgré le chaos et le désastre provoqué dans nos pays d'origine par ces mêmes puissances qui nous interdisent l'accès à leurs territoires ?

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Genève le 1er février 2017