C’est un matin de ciel indigo lorsque la dépêche de l’AFP s’inscrit sur mon écran assoupi sous la torpeur d’un été  débordé de surprises. Le chef du Conseil National de transition (CNT), Moustapha Abdeljalil a ordonné le remplacement d’une jeune femme non voilée qui représentait le programme de passation de pouvoir mercredi soir à Tripoli.Je poursuis la lecture du communiqué effarée et tremblante. La présentatrice, bien maquillée, les cheveux découverts, ne portait pas le voile islamique, a été contrainte de laisser sa place à des membres du CNT qui se sont succédés par la suite sur la tribune. Je suis intriguée et comme tout journaliste que je ne suis pas je vais mener mon enquête via des réseaux secrets que je ne dévoilerai pas. Nous, les libyens après quarante deux ans d’une dictature irréductible, nous sommes des routards entrainés dans des camps d’espionnage à faire pâlir de rage James B. et le FBI. Nous avons appris à nous connaître les uns et les autres. Sans Boléro de Ravel. Des chartreux en terre d’Islam. Je découvre petit à petit l’objet du désir en plein Ramadan. Une photographie. Une seule. Celle d’une belle femme droite aux cheveux de jais, lunettes carrées noires, une chemise blanche au col Mao boutonné jusqu’au cou et un blazer sobre. Je suis déconcertée. Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Ce ne sera ni l’un ni l’autre. J’écrirai. C’est décidé pour les trente prochaines années, j’écrirai. Un ordre divin en ce mois Saint.Cette femme a un prénom et un nom. Elle s’appelle Sarah Elmesalti. C’est une Libyenne. Une compatriote. Je ne la connais pas. Mais depuis la chute du tyran nous avons enfin récupéré nos regards, nos compassions, nos émotions, nos larmes, nos voix, nos passionarias, nos écrivains, nos poètes, nos artistes, nos photographes et des nos égarés à l’infini dans les nuits étoilées du désert de Libye. Alors que s’est-t-il passé ce soir du 8 août 2012 après la rupture du jeûne à quelques semaines de l’anniversaire de la libération de Tripoli ? Quel moustique chikungunya névrosé a bien pu piquer Monsieur Abdeljalil pour qu’il s’en prenne à une femme non voilée ? Est-ce pour ne pas perdre sa face de mâle offusqué lorsqu’un homme de Misrata s’est insurgé devant cette naïade à la coiffe dévoilée ? Il s’est déjà rendu tristement célèbre en étant le juge des infirmières bulgares puis en décrétant la charia en Libye devant une assemblée médusée et semé la panique sous tous les téléscripteurs occidentaux. Il est temps pour lui de prendre une retraite méritée ou pas ce n’est pas à moi de juger. Sarah Elmesalti a réagi avec dignité et sagesse. Elle a obéit à l’injonction agressive en se retirant. C’est à elle que revient le prix du mérite du self-control face à des chromosomes Y déterminés que par une génétique hasardeuse.J’ai été informée par mes bornes de relais à Tripoli que Monsieur Mahmoud Jibril le gagnant libéral des élections libyennes ainsi que plusieurs femmes présentes dans l’assemblée ont été indignés par le comportement misogyne et hostile de Monsieur Abdeljalil. Je suis affligée et sidérée par autant de mauvaise foi. Les hommes ont-ils perdu la mémoire ? Comment peuvent-t-ils enterrer aussi rapidement le rôle des femmes dans la révolution libyenne ?  Est-ce que la priorité de la Libye de demain est d’injurier une femme parce qu’elle ne porte pas le voile islamique décidé toujours par les mêmes chromosomes ? N’y a-t-il pas des préoccupations plus importantes comme le rétablissement de la sécurité dans un immense pays livré à lui-même ou le développement d’une éducation qui s’est arrêtée en 1969 ? Pourquoi ne pas s’occuper à la création d’infrastructures médicales inexistantes dans un pays aussi riche que tous les pays du Golfe au lieu d’en être réduits à se faire soigner dans des hôpitaux en Suisse aux cautions pharaoniques ? Penser peut-être à créer des centres de loisirs pour occuper tous les jeunes errants armes au poing faute d’occupation. Ouvrir des restaurants et des cafés sur des piazzas héritées par des occupants à l’empreinte indélébile. Aider la jeunesse libyenne à trouver un emploi. C’est eux les futurs ambassadeurs d’une nation ignorée et détruite pendant quatre décennies. Et la liste est interminable. Bref. Je ne sais qu’une chose et je l’ai héritée de mes parents libyens et tripolitains. Ils m’ont appris l’Islam qui prône la tolérance, le respect, l’humilité, le don de soi, la générosité, la bonté, l’honnêteté, la dignité et la liberté… Parce que je ne serai pas jugée par mes semblables mais par un puissant invisible avec lequel j’ai grandi.

 

Tahani Khalil Ghemati

Architecte libyenne et suisse

Beyrouth le 9 août 2012