J’étais un bon élève à l’école au Bangladesh vous savez. Non. Je ne peux pas savoir. Il range mes courses dans le coffre de la voiture. Il est au Liban depuis trois mois. Ce sera neuf pour moi. Le temps d’une grossesse. Il pourrait être mon fils. Pas de famille. Ils sont tous restés là-bas. Avoir dix sept ans. Travailler. Au supermarché du coin. Signature pour cinq ans. Il fait tous les petits boulots supprimés en Occident. Ont-ils existé un jour ? Il commence à sept heures du matin. Longue journée qui s’achève à vingt deux heures. J’essaye d’imaginer sa chambre partagée avec des compatriotes qu’il n’a pas choisi. Mon esprit s’envole vers mes livres d’enfance. Une Bibliothèque Rose lue il y a bien longtemps. L’histoire d’une petite ballerine portugaise Luisa. Elle rêve d’être une étoile. Un jour. L’argent n’arrive plus à son école de danse de Lisbonne. Aucune  nouvelle de son frère travailleur émigré en France. Il est en prison. Un vol. Containers d’ouvriers. Les uns sur les autres. Entassés. Promiscuité. Jalousies.

Misère humaine si injuste. Inacceptable. Nauséeuse. Murs tapissés de joueurs de football ou femmes dénudées ? Calendrier Pirelli. Il n’a peut-être même pas de murs. Juste un matelas par terre. Toilettes et douches communes dans un petit coin. Une vieille télévision récupérée. Ce sera tout. Strict nécessaire. Ombres presque invisibles. Travailleurs humbles et discrets. Abondance libanaise. Rayons qui débordent. Ils vomissent leurs produits. Les grosses cylindrées se garent. Vaniteuses. Arrogantes. Aveugles. Une poupée siliconée s’en échappe. Vaporeuse. Fumée éphémère. Poussière d’une âme. Insignifiante.Je ne sais pas comment il s’appelle. Je sais juste que son visage s’illumine lorsqu’il me voit. Il est beau. Il me sourit. Je l’ai regardé. Beaux yeux bruns. Il m’a souri. Il le fait à chaque fois. Cela me coûte entre quatre et cinq dollars. Billets verts froissés donnés à la hâte. Thank you Madam.

On ne se regarde plus dans ce pays. Peur des éclaboussures du malheur. Du destin.