« Adieu tristesse

Bonjour tristesse

Tu es inscrite dans les lignes du plafond

Tu es inscrite dans les yeux que j’aime

Tu n’es pas tout à fait la misère

Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent

Par un sourire

Bonjour tristesse

Amour des corps aimables

Puissance de l’amour

Dont l’amabilité surgit

Comme un monstre sans corps

Tête désappointée

Tristesse beau visage. »

Paul Eluard

 

Toutes les fêtes me rendent triste, mélancolique et nostalgique d'un bonheur qui ne sera plus. Qu’elles soient chrétiennes, musulmanes, juives ou bouddhistes. Ou même autres. Elles ne suscitent en moi que des dérives incertaines. Des rires névrosés. Des chagrins inconsolables. De la tristesse souvent occultée. De l’impuissance face à la stupidité insupportable. A l’absurde où même un Franz K. aurait démissionné de son stylo d’écrivain. Spectateurs, nous assistons à l’esquisse désordonnée d’un nouveau monde arabe. Incompréhensible et ténébreux de morosité.A l’apparition de Fantômettes pas très avenantes sans Méphisto. Ni masque d’argent. Des missions spéciales aux objectifs funèbres. Des aéroports fermés. Des routes barrées. Des avions détournés. Des atterrissages improvisés. La confusion consternée. La peur au ventre scotchée. Des Don Corleone ressuscités. Des guerres. Des menaces. La fin de ce monde annoncée aux urgences débordées. Des soins intensifs prodigués à des blessés amputés. Nostradamus invité à une table de mezzés frelatés. Le tableau insupportable d’une décadence à la prophétie imprévisible. Le vivre au jour le jour. Je suis au volant de ma voiture climatisée à l’arrêt. Elle est là. Elle me regarde. Je ne vois que sa belle tresse noire avec cet élastique noué au bout. Elle est belle de désespoir. Je ne peux pas être la même aveugle que le bolide voisin au mépris fatigué. Je lui donne ma pièce insuffisante. Elle repart en repliant des bras au soleil brûlé. Elle a l’âge des petites filles qui s’ébrouent dans des clubs insouciants. J’ai envie de pleurer. Rugir. Arrêter cette vie offerte en pâture. Zorro et Don Quichotte en réunion urgente à Beyrouth au bord de cette autoroute. Et là je repense à cette femme croisée il y a une dizaine de jours. Une libanaise. Une maman. Une femme. De celles qui donnent la vie parfois à des fées mais aussi à des petits monstres incontrôlables. Son regard clignotait comme les coupures électriques. Sans générateur au départ immédiat. Sa tête dodelinait au hasard sans but précis.Comme la géographie sismique de nos régions effrayantes. L’Occident a peur. Et c’est peut-être presque normal. Personne là-bas n’a envie de mourir au nom d’un inconnu improbable. Seuls. Nous mourrons seuls étalés sur des écrans plasma. Elle me regarde. De ce regard sec d’avoir été trop consommé. Et en vrac incohérent elle balance tout. La guerre. La terreur. Les nuits sans sommeil. La vie à gravir chaque jour un peu plus. La lassitude. La tristesse des jours avec soleil. C’est une femme. Elle a la beauté des honnêtes. La clarté de celles qui ne cachent plus rien. Les larmes amères du je n’en peux plus. De l’épuisement incompris. J’ai promis un café pour la consoler. Je ne l’ai pas fait. Trop bouleversée et remuée par des boyaux à la tristesse digne. J’ai pensé. C’est pour quand l’amour au rire léger et frivole ?

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 18 août 2012