" L’école continue parce que nous avons des enfants qui ont fait confiance à la France et au système français."

 Marie-Hélène Saleh, institutrice au Lycée Charles de Gaulle de Damas.

 

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Mardi 21 mai 2013. Tripoli à 7 heures 15. Les rumeurs sous silence médiatique depuis quelques jours sont devenues une triste et tragique réalité. Le lycée Français de Tripoli fermera ses portes pour une durée indéterminée. Raisons sécuritaires. Le couperet vient de tomber. Une guillotine tranchante et assassine. L’ambulance achevée sans état d’âme.

Quelques centaines d’enfants Libyens ainsi que leurs enseignants seront sacrifiés et punis pour leur choix d’un système éducatif et par la même occasion privés de l’apprentissage d’une langue aussi riche que la langue Française. L’école Franco-Libyenne, c’est ainsi qu’elle s’appelait à sa naissance en 1957 n’a jamais été fermée sauf durant la guerre de février 2011 qui a eu pour conséquence la chute d’une des dictatures au record historique d’Afrique du Nord. Cette même dictature qui avait interdit aux citoyens libyens de la fréquenter dans les années quatre vingt, les plus sinistres, terrifiantes et monstrueuses de notre histoire. Terrorisme en rafale. Exécutions arbitraires. Vague de nationalisations. L’Union Soviétique en invité surprise à l’heure du thé à la menthe et du jasmin enivrant. Sans Lénine ni Vodka. Avec des carnets de rationnement sans guerre officielle. Une destruction massive réalisée dans une arène meurtrière au mutisme hypocrite et débordant d’hémoglobine étouffée. Il n’y avait pas à cette fête non virtuelle Facebook, ni Twitter ni internet, juste nos yeux effrayés pour sangloter à sec sans mirage pour s’abreuver. Les Libyens n’étaient que des otages sans tapage ou banderoles. Des moines chartreux en terre d’Islam. Terrés dans des chambres sourdes aux écoutilles insidieuses. Nous étions des morts-vivants résignés et résilients aux échines méprisées et ignorées jusqu’à ce printemps arabe de 2011. Il a fait exploser nos habitudes, nos certitudes et bouleversé nos existences. Un divorce douloureux à l’accouchement sans péridurale au forceps. Espoirs en vagues orgasmiques. Le frisson insolite et méconnu de la liberté. Les projets à l’éclosion aussi folle qu’un champ de genêts. Des coquelicots névrosés et joyeux. Exilés au désespoir sublimé. La gomme salvatrice d’un passé au chagrin omniprésent. Le baume du tigre apaisant. Le soutien de la communauté internationale. Notre confiance aveugle en elle comme celle que nous avions donné à l’école Française et aux Français. Ferry, Rimbaud, Voltaire, Baudelaire et Hugo vont quitter les rivages libyens en nous laissant pantois et désorientés sans réponse à nos innombrables questions. Au-delà de l’aspect poétique ou nostalgique d’un temps désormais révolu, il s’agit d’accès à une éducation indispensable et obligatoire mais aussi à des échanges extérieurs comme garants d’oxygène, de découvertes fertiles et fédératrices à la reconstruction d’un pays stoppé dans son élan à l’aube de son indépendance par un coup d’état.

La France décevante et salvatrice. Noir et blanc. Aux multiples paradoxes. Mirages 2000 fin des années soixante-dix au son dérangeant nos siestes annonciatrices de malheurs. Libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien que l’on oublie de citer. Accueil diplomatique en tapis rouge cannois à l’Elysée. Un cocktail Molotov d’indécence. De non-dits. D’enjeux politiques. Une nausée où même Jean-Paul aurait donné sa démission illico.

Mardi 21 mai 2013. Tripoli à 7 heures 45. Libya Herald, the new independent Libya Daily, un hebdomadaire en langue anglaise en ligne titre : Navy takes delivery of new French fast patrol boats.

Je ne comprends pas. Je m’interroge. Je m’agite. Je ne suis pas disponible. Au bip, veuillez laisser votre message. Biiiip…

 

Tahani Khalil Ghemati

Beyrouth, le 21 mai 2013