« J’étais à la place des Martyrs, drapeau à la main, unie avec des chrétiens et des musulmans. J’ai senti cette joie, ce patriotisme, ce nationalisme, cet espoir. Cet espoir s’est effrité, attentat après attentat, discours après discours... » Iza El-Yasmine

Elle ne me l’a pas avoué immédiatement. J’ai dû lui poser la question intriguée par ses grands yeux couleur ambre et sa silhouette longiligne au tee-shirt gris sans tête de mort. Je suis d’Alep. J’habitais la vieille ville. Il y a eu un bombardement sans avertissement. Je n’ai pu emporter que mon mari, mon chien, les clés, le portable et la voiture. Un résumé train à grande vitesse direct sans arrêt. Je me suis souvenue des tests d’été qui fleurissent dans tous les magazines féminins sensés détendre les nerfs épuisés : si vous deviez vous rendre sur une île déserte que prendriez-vous en priorité ou choisissez trois objets maximum. J’ai lu ensuite le texte d’une jeune libanaise publié dans l’Orient le Jour intitulé : 23 ans, libanaise et…loin du feu. C’est l’histoire d’une jeune femme parmi tant d’autres et comme beaucoup de ses semblables ayant décidé de quitter le magnifique pays du Cèdre pour un avenir meilleur. Un exil sous la contrainte avec toute la nostalgie de la distance. Les désillusions. Et la prise de conscience d’un ailleurs peut-être aux nuits plus apaisantes.

Au même instant grâce à la folie instantanée du consommé rapide, j’ai visionné une vidéo sur Facebook au titre cynique : Don’t go to Lebanon. Une injonction à donner envie. C’est signé le Ministère du Tourisme. Je ne sais pas qui est son ministre et cela ne m’intéresse pas de le connaître. On voit dans ce reportage des plages, des cascades naturelles, la nourriture en abondance, des Jean qui rient mais jamais des Jean qui pleurent, des fêtes à l’alcool anesthésiant de douleurs, l’affirmation d’une démocratie. Je me suis alors rappelée un jour un coiffeur dans les montagnes libanaises auquel j’ai osé confié ma chevelure. Il m’avait dit en riant : Le Liban, c’est un pays où l’on peut s’exprimer à notre guise librement mais personne n’en a rien à cirer. Personne ne nous écoute. Nous sommes des bonhommes Johnnie Walker puissance quatre millions. On continue à marcher d’un pas assuré comme pour se consoler d’un malheur subi. Il y a tous ceux qui l’ont refusé et sont partis essuyer leurs larmes ailleurs. Il y a ceux qui sont restés par pénurie de choix. Il y aussi ceux qui se sont accrochés aux racines défoncées tels des radeaux désespérés. Il y a ceux qui sont revenus déçus et repartis. Et ainsi de suite. Des va et vient à la consommation payante et qui décompose nos pays arabes en soins intensifs sans matériel performant pour les sauver d’une mort programmée.

Comme d’habitude je vais sourire, comme d’habitude, je vais même rire, comme d’habitude, enfin je vais vivre. Face à toute cette déconfiture non consommable et incontrôlée. J’ai décidé d’accepter fataliste que des roquettes tirées par des inconnus ébranlent mes rêves nocturnes mais aussi diurnes. Je vais ranger ma frayeur dans les tiroirs du chagrin. Je ne m’énerverai plus jamais dans les administrations face au premier fonctionnaire buté et entêté. Je ne craquerai pas non plus devant le deuxième lorsqu’il me demandera ce que je fais dans son pays. Je monterai sur sa table en chantant à tue tête au milieu d’une pièce médusée : on va s’aimer, on va danser, c’est la vie lalalala. Et tous les autres suivront bras en direction d’un ciel très fâché aux étoiles en grève. J’ai décidé aussi pour cet été exceptionnel de tatouer ma cheville droite d’un Che Guevara. C’est la faute à mon voisin de plage à l’énorme cèdre tatoué juste au-dessus de son mamelon à gauche du cœur.

Yalla, please don't go and go to Lebanon mais aussi Egypt, Libya, Turkey, Tunisia et tant d’autres.

 

« Ne partons pas fâchés, ça n'en vaut pas la peine

Bien sûr que les montagnes sont belles, bien sûr qu'il y a des vallées

Et les enfants sautent sur les mines, bien sûr dans une autre vallée

Bien sûr que les poissons ont froid à se traîner là dans la mer

Bien sûr que j'ai encore en moi comme un veau avalé de travers

Ne partons pas fâchés, ça n'en vaut pas la peine tu sais. » Raphaël

 

Tahani Khalil Ghemati

 

Beyrouth le 3 juillet 2013