"Rêver, c'est se désintéresser."

Henri Bergson

Un ami libanais m’a demandé l’autre jour : - Pourquoi n’écris-tu plus ? Ta compagnie me manque ainsi que tes écrits. Je compte sur toi, c’est un beau cadeau que tu me ferais ainsi qu’à tes lecteurs. Touchée par sa bienveillance à mon égard j’avais alors répondu : - Je n’écris plus depuis des mois, c’est le blocage total et puis je n’ai pas de sujets inspirants ou joyeux en ce mois de novembre morose souvent plongé dans un épais brouillard matinal. Je suis épuisée, lasse et résignée. Beyrouth à l’atmosphère pesante et parfumée d’effluves de poubelles. La Libye ignorée, méprisée et délaissée de tous. Les enchainements de mauvaises nouvelles encaissés presque sans ciller : la disparition violente d’un ami, un attentat de plus à Beyrouth et maintenant celui de Paris. Sonnée par cette déflagration, envahie par les images, submergée d’incompréhension, débordée d’interrogations je ne sais plus par où commencer, quoi écrire ou penser. Des morts, des blessés, des survivants, des gens hagards, un François Hollande livide, le déploiement de l’armée et l’utilisation du mot : Guerre. C’est la guerre. Mais la guerre contre qui et quoi ? Qui sont-t-ils ? D’où sortent-t-ils ? Le déchainement médiatique depuis quarante huit heures frise l’indécence et le voyeurisme devenus des rituels à chaque événement tragique. Les débats stériles sur les plateaux, les intellectuels, les politiciens, les stars se gargarisant de discours géopolitiques noyés d’indignation, d’effroi mais surtout de méconnaissances affligeantes. Tout le monde s’auto proclame spécialiste et quelle belle rampe de décollage pour la haine ainsi que l’instinct de protection et par conséquent d’isolement. Des tranchées qui se creusent chaque jour un peu plus. Une distanciation inévitable entremêlée de frayeur et de rancœur. La grande France et Paris sa capitale viennent d’être attaqués dans tout ce qu’elle a de plus précieux : la vie, la musique, les cafés, sa jeunesse. Je regarde défiler des slogans tous aussi anecdotiques les uns que les autres : Go out, drink , listen to music, dance, eat, speak, make love, go naked, be free. Live.

C’est évident que nous continuerons à vivre comme tous ceux qui survivent dans tous les pays arabes meurtris depuis des décennies. Il faudra composer avec cette nouvelle donne. Une réalité triste au sein duquel nos enfants devront grandir. Des kamikazes jaillis d’une réalité qui incarne la mort et l’obscurité viennent de prouver leur toute puissance glaciale et méthodique dépassant toute logique occidentale. Ils ont obtenu ce qu’ils voulaient c’est à dire que l’on débatte à leur sujet.  Eux, aux cerveaux vacants squattés par un endoctrinement parfaitement contrôlé. Mais tout cela nous le savons déjà. Comme toujours dans des états de choc, la réflexion n’arrive à se frayer un chemin que péniblement. Le déversement émotionnel à outrance qui s’est immiscé dans nos foyers et relayé allégrement par les médias sociaux laisse une place infime au recueillement. Nous avons tous sortis nos drapeaux bleu blanc rouge pour nous rassurer ou confirmer une appartenance identitaire aux contours de plus en plus flous.

J’ai suivi le mouvement par solidarité ensuite je me replongée dans mes souvenirs de printemps arabes mués en hivers froids et sombres sans cheminée ni électricité. La Libye, mon pays natal et ses habitants au destin d’otages exilés à vie. Je n’écris plus parce que j’ai été arrachée au forceps. Ligaturée. Tranchée. Découpée. Je me suis désintéressée d’un pays vis à vis duquel je me sens impuissante. Tout n’est que douleur, chagrin et déception. Indifférence polie d’autrui lorsque je l’évoque. Il apparaît tel le mirage fichu au milieu d’un désert d’incertitudes. Mais qu’a donc fait la France pour nous ? C’était une amie. A la trahison impardonnable.

 

Tahani Khalil Ghemati

15 novembre 2015