Beyrouth, un matin bleu indigo d’octobre 2011 à 7h25

Silence on tourne.

Elles défilent impertinentes et insouciantes. Cacophonie. Poussière dérangée du matin.Saynètes de vies ordinaires ou presque. Les grosses cylindrées conversent avec les petites à coup de klaxon et de formes dessinées. Tintamarre de ferraille de luxe qui nargue les plus humbles. Chaos libre et incontrôlable. Un cyclomoteur tente désespérément de grimper une pente escarpée. A son bord devant lui, assise sagement sa petite fille, sac d’école à ses pieds. Il dérape, recommence, recule, reprend son élan. A plusieurs reprises. Personne ne le voit. C’est l’homme invisible. Il y en a des milliers comme lui. C’est les lutins travailleurs.

Plus loin, les autobus bleus et blancs ont repris docilement leur place. Leurs chauffeurs se prélassent en crachant les volutes d’une fumée volée à leurs pots d’échappement. Je les regarde. Ils me sourient. Ils secouent la tête. Sabah el kheir. Ils me reconnaissent. Je suis la louve hystérique. Celle qui a insisté pour les connaître. Une vraie louve ne confie pas sa chair à des inconnus.

Une femme arrive très fâchée. Elle parle avec le gardien transformé chaque entrée et sortie d’école en pieuvre. Toujours impassible et digne. Il reste calme. Il l’écoute en hochant la tête. Derrière elle, un homme en colère lui aussi. Il esquisse une danse des bras pour expliquer ce qui ressemble à une queue de poisson. «  Elle m’a dit que son mari était colonel et moi mon père est général. J’ai son nom de famille et vous allez voir. » Je n’en saurais pas plus. Le gardien est affligé. Combien de fois a-t-il assisté à des scènes similaires ?

Les voitures continuent leur défilé, imperturbables, les portières s’ouvrent et déversent leur progéniture sur l’asphalte. Passages piétons inexistants. Quelques panneaux sont là. Ils font partie de la décoration scénographique. Aujourd’hui, quelques militaires sont là. Un sac Kalash  en bandoulière. Ils sont en mission spéciale. Les habitants du quartier sont mobilisés pour empêcher la mise en service d’une ligne de haute tension hors sol. Quelques pneus seront peut-être brûlés. Un sit-in est organisé.

J’ai déposé mes louveteaux. Je remonte dans ma voiture. Je crois qu’ils sont à l’abri au milieu des pins. Je lève la tête. Le ciel est toujours bleu. Indigo. Mozart s’invite chez moi.

Une nouvelle journée commence à Beyrouth.