L’écrivain et poète Libyen Kamal Ben Hameda relate au début de son récit « La mémoire de l’absent » une anecdote que les Tripolitains se plaisent à raconter :

"Un riche commerçant Tripolitain avait acheté au comptant un stock de marchandises que deux navires espagnols avaient transportées à bord ; pour les remercier, il a invité les membres espagnols de l’équipage à manger chez lui ; au dessert, il a présenté une belle pastèque, mais, n’ayant pas de couteau, il fut obligé d’aller jusqu’au souk en trouver un, ses voisins n’en possédaient pas non plus ; les commerçants espagnols étonnés par la sérénité et l’hospitalité de ces gens, rapportèrent l’anecdote du couteau et de la pastèque chez eux ; au mois de février 1511, les espagnols s’emparaient de Tripoli après l’avoir mise à sac."

Cinq cent trois ans plus tard, après les guerres, les invasions, les colonies, l’indépendance, les coups d’états et les révolutions, nous voilà savourant la coque stérile d’une pastèque spoliée à plusieurs reprises. La Libye est un pays délaissé et à nouveau relégué aux oubliettes. Jusqu’à quand ? Faudra-t-il attendre encore quatre décennies pour que l’on se préoccupe à nouveau de nous ?

Le quotidien Le Monde dans l’un de ses articles daté du 19 mars 2014 soulève une question débordante de cynisme insolent et pervers : « Peut-on se désintéresser à ce point d’une situation que l’on a, à tort ou à raison, quelque peu contribué à créer ? »

Je me suis alors souvenue de l’histoire du couteau et de la pastèque. Elle est révélatrice non seulement du pacifisme d’un peuple sans cesse envahi mais aussi d’une naïveté tragique qui n’a fait que se répéter comme si l’histoire nous punissait de cette gentillesse nigaude à la Oui-Oui. Après la béatitude d’une libération inespérée, voici le temps du réveil à une réalité terrifiante et anarchique. Guerre des milices entre elles, démission du premier ministre, kidnappings, attentats, insécurité, banditisme, lignes aériennes européennes suspendues pour cause de missiles lancés sur les pistes d’atterrissage. La liste est interminable d’une vie quotidienne à la limite de l’inacceptable.

Je suis une schizophrène secouée par les spasmes d’un fou rire névrosé comme celle du peuple Libyen pris en otage. Mon vieil oncle disait ironique et sarcastique : « Après le miel, il y a toujours l’oignon qui nous attend. » Il avait raison. Je pleure aujourd’hui la dérive et le naufrage d’un immense navire sous les yeux indifférents et arrogants des grandes puissances. Je digère l’amertume d’une déception aussi grande que la surface de ce pays souillé. J’intègre de plus en plus le chagrin d’un exil désormais confirmé. Je viens d’endosser le voile sombre et résigné d’un pays que je n’habiterai plus jamais.